Article Efadine n°8 – novembre 2017

Se débrancher dInternet
par Romain Jammes

De déménagements en déménagements, je me retrouve sans Internet. Moi qui étais un drogué des réseaux sociaux, le choc a été rude, mais la leçon instructive… C’est marrant ce qui nous arrive dans la vie parfois. Un enchaînement de petites choses qui vous amène à des questions existentielles profondes. Un changement anodin dont vous ne pensiez pas qu’il ait une telle portée sur votre vie. Un hasard qui vous fait voir le monde sous un autre jour. Ce changement pour moi, il est rien du tout et il est énorme. C’est un saut dans un si minuscule précipice, un petit vide ridicule… J’ai été coupé d’Internet !

Ouais, je sais ce que vous pensez : « c’est pas la fin du monde », « y a des gens qui meurent de faim, surtout des enfants… et des pandas », « Y a des sujets plus importants, genre le mercato de l’OM ou la destruction de notre éco-sytème » ou même « J’ai fait pareil, mais en mieux ». Vous avez toutes et tous raison. Sauf que voilà, moi, on m’a coupé Internet !

Ma dope
ça a l’air de rien comme ça, mais pendant longtemps j’étais un dopé aux réseaux sociaux, pas un gros no-life qui vit sur son canapé à commenter ce qui se passe dans le monde, mais un vrai professionnel de la communication qui s’émerveille des nouveaux outils à sa disposition. J’ai trouvé ça génial tout de suite, à la fois l’egotrip permanent que la possibilité de se trouver, de parler, de draguer, de débattre, de s’organiser, bref de créer une espèce d’espace public dont j’ai toujours eu envie. Par exemple, mon premier évènement Facebook, c’était en 2009 pour organiser des blocages de ma fac : ça ferait une bonne anecdote pour commenter mon autobiographie générée automatiquement par algorithme.

Bref, je me suis construit dans cette culture militante qui va à mille à l’heure. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai parfois pris du recul, des vacances. J’ai même eu des remises en question quand ma tête a failli exploser après des heures de scrutage de commentaires haineux sur les déclarations de Truc, le vote de Machine, ou le revenu de Bidule. Mais je me sentais bien dans ce train, tant que j’en suivais globalement le rythme. On se réveille la nuit ? On passe aux toilettes et sur Twitter. C’est le matin ? On matte Facebook et les conversations collectives interminables. En allant au boulot on mate ses mails, en arrivant on matte ses notifications, entre deux mails pro on répond aux commentaires. Le vrai tic-tac de ma vie c’était le rythme de rafraîchissement de ma timeline, le raccourci clavier pour changer d’onglet en un éclair, ma capacité à sortir, tel Lucky Luke, le smartphone au moindre temps mort. Vous savez que plus on a d’applications, plus on reste de temps aux toilettes ? J’ai dû lire ça Topito, Buzzfeed, le Gorafi ou un site comme ça…

Mon cas de bonne conscience
C’est peut-être ça l’acte fondateur du début de la fin. Non, pas mon temps passé sur le trône : le téléphone. Vous avez déjà perdu votre téléphone ? Moi quand j’imagine le perdre j’ai des impressions proches de l’apocalypse : coupé du monde. Et si untel m’appelle ? et une telle ? ET LA VALISE RTL BORDEL ! (sic) Bref, j’ai l’impression que ça va être la merde. Mais une fois perdu, noyé, ou cassé par ses chutes régulières dans mes courses contre la montre en vélo-Toulouse, je me fais une raison. Je me dis que je m’en fous, je profite de l’instant présent, j’en rachèterai un en rentrant la semaine prochaine, que je trouverai un vieux 33-10 qui traîne dans le garage en attendant. Labès, c’est pas grave.

Ces petites prises de conscience et le potentiel vintage d’un portable des années 2000 m’ont un jour fait sauter le pas : j’ai acheté un téléphone-con quand le mien a cassé. C’était facile, déjà politiquement ça se justifie bien : ralentir la vie blabla, la dépendance aux réseaux sociaux blabla, la fuite en avant technologique blabla, bref, tu peux garder ton côté branché en te débranchant. J’avais pas trop de thune à dépenser, donc l’excuse tombait à pic, mais j’anticipais déjà mes grands spasmes de manque, et la mine affreuse du lendemain à la Basketball Diaries. Pourtant, pas d’écume aux lèvres, pas de réveil hitchcockien en vue. Et pour cause, mon travail consistait à passer ma journée devant l’ordi.

Je me sentais bien dans mon faux sevrage. J’ai même apprécié le petit détachement qu’il m’a offert. Plus de smartphone, c’est se couper de la possibilité de raconter en permanence les choses qui nous arrivent. La chose surprenante c’est qu’on les apprécie quand même. Tout arrive.

Sauf qu’après la dose de poudre aux yeux et de bonne conscience, le virage s’est resserré.

(suite de l’article dans la revue papier) 

(les) Dedans des voix – boucans et surfaces
par Laurence Cernon

Rose ou ortie
Je garde de l’époque où j’avais treize, quatorze, quinze ans, le souvenir, la trace d’une instabilité, d’un flou qui me faisaient hésiter avant d’ouvrir la bouche. Qu’est-ce qui allait sortir ?

Je pense que j’avais le sentiment qu’il me fallait choisir une façon de faire et surtout apprendre à exercer un contrôle. Oui mais quoi ? Qu’est-ce qui était judicieux, une voix plutôt aiguë, plus grave, une voix sourde, brillante, avec de la douceur, de la profondeur, de la vitesse… Et comment rire ? Comment s’esclaffer en évitant ces jaillissements désagréables qui sonnent longtemps aux oreilles ? Comment s’esclaffer bien, cool, classe ?

Je me rappelle avoir lu, vers huit ou neuf ans, une histoire illustrée dans laquelle une fée/sorcière prend du bon temps en jetant des sorts aux deux personnages antagonistes selon leur mérite, deux jeunes filles en concurrence dans une course au mariage avec « le » prince. L’une (bourgeoise, pauvre et gentille) voit des roses et des perles s’échapper de sa bouche à chacune de ses paroles, l’autre (aristocrate, riche et hypocrite) produit un flot de crapauds et díorties. Le prince se prononcera en faveur des perles, bien sûr.

Nous pouvons nous aussi prendre du bon temps et  nous demander où se cache la leçon, s’il s’agit de mensonge et de vérité, ou d’orgueil et d’humilité, ou d’échec et de réussite, ou de lutte des classes, ou tout cela à la fois et d’autres choses.

Nous pouvons constater que sans l’intervention féerique, pas de punition, pas de récompense, pas de révélation de la véritable nature de la jeune fille triomphante (car La jeune fille en tant que figure morale a bien une nature, si nous voulons nous débarrasser de la nature, il nous faut bazarder « La jeune fille »).

Nous pouvons remarquer que la bonté est du côté des roses et la méchanceté du côté des orties, et que l’on oublie que les roses piquent aussi et que les orties guérissent parfois.

Nous pouvons avoir une pensée pour le prince… qui dans son privilège demeure frustré : hein, s’il avait voulu des deux ou… mais tant pis pour lui, nous ne nous occuperons pas davantage de ses états d’âme.

L’intérêt de cette histoire est peut-être qu’elle nous montre comment faire l’économie du sens et nous contenter de qualifier de belle ou de laide, une parole.

La voix du statut – la liturgie de la voix
Nous pouvons penser à ce que serait un doublage de voix pour ces personnages projetés dans un dessin animé.

L’entremêlement des signes (le texte à dire) et du son (la voix) prend sens en fonction du statut initialement délivré à la personne qui parle, ce statut prendra lui-même sa dimension grâce à la complicité de l’entremêlement du texte et de la voix. La voix, particulièrement ici, dit autant que le texte. Voix/texte, Voix/dessin, Voix/dessein.

Voir le crapaud sortir de la bouche de celle qui est désignée comme riche et méchante fait entendre un propos dont la vilenie n’a pas besoin d’être détaillée. Il suffit d’une voix croassant dans des aigus  de tête au débit rapide, une voix pronostiquant un glissement de statut, de la jeune fille comploteuse et maniérée – une des déclinaisons de la salope hystérique – vers la vieille fille (en tout cas vers celle qui ne fera pas carrière dans un mariage princier).

Imaginons que l’illustrateur-trice de cette histoire, pour se changer les idées, s’amuse entre deux planches, sur un coin de nappe par exemple, à faire sortir du personnage pauvre et honnête le crapaud et l’ortie. Joyeux prémisse d’une parole révolutionnaire, le crapaud transcendé, en quelque sorte anoblit, par l’origine pauvre mais digne du nid/bouche pourrait devenir le symbole des sans voix, des opprimé-e-s, un crapaud dont la boue serait de celle dans laquelle on forge les luttes.

Alors quelle couleur pour cette voix ? Un tissage où l’on sentirait l’engagement du corps, la langue qui claque, la langue qui brise ? Quel serait le qualificatif fort pour cette voix : rauque, ferme, claire ?

Pour se garantir au mieux de la fronde, de la gronde, mettons des roses dans la bouche des jeunes filles pauvres, de celles à qui l’on peut dire : parlez plus fort mademoiselle, nous ne vous entendons pas bien.

Dans beaucoup d’histoires, la voix/parole est toujours connectée au statut initialement attribué au personnage dans une recherche de cohérence adossée aux codes en vigueur. Cet ensemble – voix/parole/statut – pourrait constituer une sorte de liturgie de la voix, dont nombre de conteurs et conteuses (professionnel-les, amateur-e-s, familiaux) sont les exécutant-e-s plus ou moins fidèles.

Hein, comment faisons- nous quand nous racontons une histoire à un-e enfant ?

(suite de l’article dans la revue papier)

Dérive
par Louis Staritzky

Derivatio n’est pas du tout le fait de quitter une rive, mais détourner un rivus, un cours, une fluidité. ça va ailleurs que là où l’on allait ; Quel plaisir si ripa dérivait de rivus, si c’était le ruissellement qui déterminait la rive. Le bord du ruisseau, de l’océan, se déplace avec lui.

La notion de dérive est constitutive de mon approche de la recherche en sciences sociales et de mon parcours de jeune chercheur. Je l’ai construite à la fois comme une démarche, une méthode (ou plutôt comme une certaine absence de méthodologie) et un positionnement épistémologique radical : toutes découvertes, tous savoirs, toutes connaissances, toutes recherches impliquent un moment de dérive. Cette affirmation tout à fait banale ne passerait pas pour radicale si, dans une société gangrénée par l’impératif d’experts et d’expertises, le moment de dérive n’était pas systématiquement dissimulé des résultats de nos recherches. Avant d’entrer plus en profondeur dans cette notion, au risque de lui donner un air sérieux et scientifique, j’aimerais préciser que la dérive est avant tout un mode de vie et, qu’en ce sens, elle s’inscrit directement, en acte donc, dans une critique de la vie quotidienne. Critique qui, comme nous le verrons un peu plus loin, n’est plus envisagée comme dépassement mais déplacement, nous ne sommes déjà plus dans le champs. Je précise cela pour dire que recherche et « mode de vie » ne sont évidemment pas déconnectés et par la même faire l’hypothèse que ceux qui se refusent à parler de dérive et/ou d’implication cherchent probablement à dissimuler leur mode de vie ennuyeux, leur carrière toute tracée. Laissons-leur donc l’objectivité comme mécanisme de défense et partons dériver.

Un an avant de m’inscrire en thèse je croise ce mot, dérive, en lisant les situationnistes. Je découvre alors leurs explorations psychogéographiques et leurs aventures collectives. Au même moment, je me plonge dans les écrits d’Henri Lefebvre sur la ville, sans trop comprendre le sens de son oeuvre mais en étant attiré par plusieurs notions : possibles, résidus, vie quotidienne, oeuvres, rythmanalyse. Toujours dans cette même période je pars voyager un an avec ma copine et décolle en direction de Bangkok pour une traversée de la Thaïlande à vélo. Arrivé dans cette mégalopole thaïlandaise de nuit, avec des vélos cassés (probablement à cause de l’escale à Dubaï !) et complètement désorienté, je ressentis l’envie de partir explorer cet espace urbain. Je voulais partir éprouver ce que Lefebvre exprimait quand il disait que l’espace était « politique et idéologique » et expérimenter cette ville à travers la dérive comme l’avaient fait les situationnistes à Paris. Quelques jours après notre arrivée nous devions nous faire vacciner contre la rage – détail que nous aurions du régler en France – avant de nous enfoncer à vélo dans le territoire. Prétexte fantastique pour une dérive, nous partons dans Bangkok en cherchant au hasard un centre de vaccination. Il faut s’imaginer la taille et l’écologie de cette ville pour se rendre compte de la nature de l’exploration et pour comprendre comment nous avons pu finir par nous égarer totalement et atterrir dans une salle de prière bouddhiste en haut d’un gigantesque building. Expérience urbaine surréaliste entre tradition et modernité, prendre l’ascenseur jusqu’au 15ème étage, laisser ses chaussures pour monter le seizième étage pied nu et finir par entrer dans une salle de méditation en pensant y découvrir un centre de vaccination. Avant toute chose la dérive a donc été pour moi une pratique d’exploration et d’expérimentation poétique et politique de l’espace urbain, une manière de vivre la ville différemment.

Ce terme, je l’ai ensuite retrouvé chez plusieurs auteurs, avec des sens différents mais toujours pour tenter d’évoquer cette dimension subversive et subjective de la recherche quand celle-ci décide díassumer, et donc d’objectiver, sa part de hasard, d’inconnu, de non-savoir.

(suite de l’article dans la revue papier)

« Quelle formation pour les formateurs transdisciplinaires? » (extraits)
par Pascal Galvani

Introduction : La formation transdisciplinaire implique une révolution paradigmatique réflexive et dialogique des pratiques de formation
On voit se multiplier depuis un demi-siècle les formulations épistémologiques et méthodologiques d’un nouveau paradigme caractérisé par la complexité (Morin, 2005), l’éco-organisation systémique (Bateson, 1977), et la transdisciplinarité (Nicolescu, 1996). Cette évolution épistémologique critique peut ainsi être décrite comme l’émergence d’un nouveau paradigme transdisciplinaire caractérisé d’une part par la prise en compte de la complexité du réel (Morin, 2005) et, d’autre part, par l’implication du sujet dans toute construction cognitive (Maturana et Varela, 1994).

Ces différents termes pointent un changement de paradigme lié à une double pression : une pression interne liée au développement même des sciences et des disciplines qui imposent aujourd’hui de retrouver une vision globale qui transcende l’éclatement des spécialisations ; mais aussi une pression externe liée aux enjeux planétaires globaux : crise écologique du réchauffement climatique, crises interculturelles, conflits économiques, migrations. Autant d’enjeux globalisés et complexes qui ne peuvent plus être traités ni même compris à l’intérieur des logiques purement disciplinaires.

L’urgence de trouver des solutions viables aux crises majeures de la mondialisation implique une révolution de pensée qui ne peut se faire que par une révolution des méthodes d’éducation et de recherche. Une formation des formateurs semble dès lors une voie autant fondamentale qu’urgente (Morin, 2000, 2003). Mais force est de constater que ces réflexions méthodologiques ne sont que très peu relayées dans les institutions d’enseignement et de recherche. Les institutions éducatives, le plus souvent soumises à la domination de la pensée économique, réduisent aujourd’hui l’éducation à l’acquisition de compétences professionnelles. La fonction des éducateurs se limite alors à la transmission de savoirs spécialisés. Le formateur est parfois réduit à un technicien de la transmission électronique díinformations numérisées. La formation transdisciplinaire des formateurs qui est la clé du changement reste donc un problème majeur.

Depuis la Renaissance, l’apprentissage et l’enseignement ont été construits sur la méthode cartésienne de la réduction et de la causalité linéaire simple. Dans ce modèle où le savoir théorique est supposé s’imposer à la pratique, dans une coupure entre le sujet et l’objet, le maître est dépositaire d’un savoir qu’il transmet et contrôle hiérarchiquement. Le savoir de type technoscientifique est alors sacralisé socialement dans une cohésion parfaite avec le projet de maîtrise et d’exploitation de la nature et des hommes.

Au contraire, le changement paradigmatique des pratiques d’éducation me semble se caractériser par le passage de la transmission des savoirs à l’accompagnement de la dynamique d’auto-co-écoformation (Barbier, 1997 ; Boutinet, Denoyel, & Pineau, 2007 ; Galvani, 1991, 2002, 2005 a ; Paul & Pineau, 2005 ; G. Pineau, 1983, 2000).

De nombreuses publications rendent aujourdíhui accessibles les principes émergents de ce nouveau paradigme (Barbier, 1997 ; Morin, Motta, & Ciurana, 2003 ; Paul & Pineau, 2005 ; Varela, Thompson, & Rosch, 1993 ; Wunenburger, 1989). Ces travaux ont rencontré un vif intérêt tant du côté des formateurs que des grands organismes internationaux comme l’UNESCO (Delors & In’am al Mufti, 1996), mais restent largement ignorés par les institutions éducatives universitaires. Nous faisons l’hypothèse que la difficulté principale tient au fait que les pratiques de formation sont actuellement soumises au paradigme positiviste des sciences appliquées. La formation pratique des éducateurs et des formateurs reste perçue comme une transmission de concepts et de principes que les praticiens devront ensuite appliquer. Cette conception est largement acceptée parce qu’elle correspond au modèle technique où l’application déductive des lois issues des sciences dures est extrêmement efficace. Le modèle des sciences appliquées est valable pour la solution technique des problèmes simples et durs. Les problèmes simples et durs sont ceux dont la solution est sans ambiguïté. Cíest le cas de la plupart des problèmes techniques, informatiques ou mécaniques. Ils peuvent être compliqués (par la multiplicité de leurs composants), mais ils restent décomposables en unités simples selon la méthode analytique cartésienne. Mais ce modèle a montré ses limites lorsqu’il s’agit de problèmes mous et complexes ; et il se trouve que les problèmes humains, et spécifiquement ceux de l’éducation, de l’apprentissage et de la formation, sont des problèmes mous et complexes. Que l’on étudie la compréhension interpersonnelle, la motivation à apprendre, ou la dynamique d’un groupe d’apprentissage, on voit bien qu’il s’agit là de problèmes dont la solution est toujours ambiguë et contient une part de paradoxe dialogique lié à l’autoréférence des sujets et à leur interdépendance avec l’environnement. Autrement dit, la solution de ces problèmes est indécidable d’un point de vue purement extérieur aux sujets qui vivent le problème.

Le premier point que nous voudrions défendre ici est que la formation de formateur transdisciplinaire doit elle-même être une pratique transdisciplinaire, complexe et éco-formatrice.

De même que la révolution paradigmatique de la complexité ne se réduit pas à l’acquisition de nouveaux concepts, mais implique une transformation des processus de pensée ; de même, la formation transdisciplinaire ne peut se réduire à l’addition de cours théorique sur l’épistémologie de la complexité, mais implique au contraire une transformation des processus de formation. La révolution paradigmatique en éducation, c’est le passage de la transmission hétéro-formatrice des savoirs et des valeurs à l’accompagnement des processus d’auto-co-éco-formation dans leurs différents niveaux de réalité pratique, éthique et théorique. La formation transdisciplinaire doit se faire à partir de pratiques réflexives et dialogiques qui intègrent l’autoréférence, le paradoxe dialogique et la co-construction syst-émique des savoirs. Il ne s’agit pas seulement de concevoir un curriculum de formation intégrant des contenus théoriques. Les principes épistémologiques de la complexité ne peuvent pas se traduire simplement dans une pédagogie préformatée. Leur mise en pratique d’une formation complexe doit être en elle-même une expérience de la complexité. Elle implique une dialectique entre les principes, le contexte et les acteurs de la formation. Elle implique la réflexivité collaborative de ceux qui se forment pour relier et transformer dynamiquement la pratique et la théorie. Pour être en cohérence avec les principes épistémologiques qu’elles doivent transmettre, les méthodes de formation transdisciplinaire doivent donc être formalisées selon les différents milieux de formation et de recherche de manière réflexive, par les acteurs eux-mêmes, dans une démarche dialogique avec les principes épistémologiques.

(suite de l’article dans la revue papier)

Instituer la confiance en politique publique
Retour sur la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires et Indépendants
par Thomas Arnera

Pour rédiger cet article, j’ai pu profiter d’un travail important et très renseigné de la part du comité de pilotage de la coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants (CNLII) ainsi que du groupe Auralpin de Fabriques artistiques partagées. Ces coordinations, groupes de travails informels – comme vous le verrez dans cet article – réalisent une mission complexe de valorisation d’expériences aussi singulières que multiples. Ce travail nécessite donc pour toute personne ou groupe de personnes qui souhaite y prendre part d’être attentif à l’expression commune de nos singularités et cela sur de multiples territoires. J’invite donc chaque personne qui prendrait le temps de lire cet article à s’attarder, quelques minutes avant, sur la charte des lieux intermédiaires et indépendants et plus largement de se renseigner sur l’action entreprise depuis plus de deux ans au premier forum organisé en 2014 à Mantes-la-Jolie(0). Cette préconisation n’a pas pour but de convaincre de la valeur de l’action en cours, mais seulement d’éclaircir le propos. Elle permet aussi de constituer une documentation commune pour une éventuelle communauté de lecteurs.

Je remercie, entre autres, le Comité de pilotage de la coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants (CNLII) ainsi que le groupe de travail Auralpins de Fabrique artistique partagée qui m’ont permis de suivre au plus près les réalités de la mise en marche de cette action collective. Toujours en recherche de ma propre contribution, j’espère que ce retour formel constituera une première pierre et permettra de dessiner les contours de futurs travaux collectifs à venir.

Les lieux de création artistique, quand ils s’organisent, se fédèrent, ont-ils une vocation à infléchir les modes d’élaboration des politiques publiques ? Les 12 et 13 mai 2016, à Lyon, s’est déroulé le second Forum des lieux intermédiaires. La tenue de ce forum a été l’occasion pour les Lieux Intermédiaires et Indépendants (LII) de se compter, mais surtout de pérenniser une action qui cherche à faire reconnaître un certain nombre de pratiques comme relevant de l’intérêt général. Ateliers, restitutions d’ateliers et questions aux acteurs institutionnels se sont succédés, en réunion avec les représentants de plus de 100 lieux signataires ou sensibles à la charte des Lieux Intermédiaires et Indépendants.

Cette coordination informelle cherche à faire valoir un ensemble de pratiques et une prise en compte publique qui s’adapte aux enjeux culturels, artistiques et citoyens soulevés par les Lieux Intermédiaires et Indépendants (LII). L’ambition est de développer de nouveaux modes d’interventions en soutien à la création artistique en évitant les effets de labellisation que connaissent d’autres domaines : danse, théâtre ou désormais les musiques actuelles.

Ainsi, l’appellation Intermédiaire et Indépendante défend des manières de faire plus qu’une ou plusieurs disciplines. Ces manières de faire s’appuient sur un commun, le collectif et sa pratique ancrée dans des expériences singulières, transversales et pluridisciplinaires. La pratique artistique devient le support d’expériences plus larges qui repensent notamment les rapports au collectif, au monde du travail, au territoire et à l’espace public. Insérés en permanence dans un dialogue avec la société civile – d’où ils émanent – mais aussi avec ses instances de représentations, les LII exercent un rôle d’intermédiaire et d’intermédiation là où l’institution publique peine à agir.

Ce rôle d’intermédiaire et d’intermédiation ne peut faire l’objet d’un travail d’objectivation et de catégorisation. Au travers de sa charte « ouverte », la coordination cherche à faire valoir la singularité et la multiplicité nécessaires pour exercer ce rôle sur tout le territoire national et au-delà. Le caractère hautement subjectif et sensible de ces expériences met en garde contre tout discours homogénéisant, standardisant. En cela, l’appellation intermédiaire et indépendante constitue un risque. Dépasser ce risque, c’est tout le défi que se donne la coordination – le forum en est un exemple concret – en rassemblant un certain nombre d’acteurs qui portent la responsabilité de travailler la diversité culturelle.

La charte des LII, rédigée par la coordination nationale, énumère sans aspect contraignant les différents champs d’actions liés aux expériences intermédiaires et indépendantes. Mon expérience personnelle au sein d’une friche artistique lyonnaise m’a permis de mesurer à bien des égards l’importance d’expériences aussi singulières que multiples dans nos territoires de plus en plus fonctionnarisés. La tentation positiviste d’ériger un modèle politiquement et économiquement viable est toujours présente et sécurisante tant individuellement que collectivement. Cette tentation, c’est celle du chiffre et du confort générés par les pratiques et largement diffusés par les systèmes de subventions qui fonctionnent désormais sur la forme d’investissement financier à faible risque. En agissant ainsi, les différents échelons de collectivités territoriales mettent en place des modes de régulation basés sur la mise en concurrence des différentes initiatives sur le territoire. Les formes et les temporalités liées à l’expérimentation collectives engendrent des dissensus – internes et externes – vis-à-vis de cette mise en concurrence. L’intériorisation des normes concurrentielles et la projection de chaque individu au sein de ce système normatif constituent un mouvement qui, s’il est pensé collectivement, fait émerger des laboratoires de manières de faire.

Les lieux intermédiaires, en questionnant les modes organisationnels issus de l’idéologie dominante, redéfinissent notre rapport à la négativité issu des rapports sociaux et professionnels. Le conflit, le désordre, la précarité, l’égarement, la solitude, la violence politique, l’exclusion, la pollution… sont également des réalités qui existent dans ces espaces à l’image de bien d’autres et de notre société. La négativité est un commun, son travail est un effort, qui, réalisés collectivement, peut engendrer une forme d’ouverture et de progrès pour le collectif et les individus qui le composent. En refusant de prendre en compte cette négativité et les externalités positives liées à son acceptation comme moteur de l’expérience, les pouvoirs publics semblent refuser la nature réflexive inhérente aux pratiques collectives et artistiques. Cela nous amène à la question de savoir si les institutions publiques souhaitent soutenir ou non des expériences, souvent fragiles socialement et économiquement où s’élabore un travail diffus et parfois inconscient de la négativité.

Un bref retour historique issu de ma propre expérience au sein d’une friche artistique permet de rendre compte d’une difficulté réelle de l’État, des collectivités locales mais aussi des individus qui traversent ces expériences à intervenir sans réguler. Autrement dit, à faire confiance ou à se faire confiance.

(suite de l’article dans la revue papier)

 

 

(Re)-Poser le corps
par Thierry Lafont

Pour commencer, il me faut préciser d’où je vais écrire, car ce lieu de départ est celui qui conditionne non seulement le style d’écriture mais aussi son mode de pensée. Ma maison est celle du corps, puisque je suis artiste chorégraphique, et ses fondations s’inscrivent dans la danse contemporaine. Pour pratiquer l’acte chorégraphique, je m’autorise des sorties hors du champ de la danse, allant à la rencontre d’autres univers : littéraire, philosophique, artistique, scientifiques, etc., tout ce qui peut me mettre en regard, en questionnement, une sorte d’habitude de compagnonnage. Etre toujours en état d’éveil, sans préméditation, est l’attitude constitutive de la danse contemporaine et c’est aussi pourquoi je suis danseur. Ce qui induit un rapport au corps singulier. Qu’est-ce que le corps ? Qu’est-ce que notre corps ? Comment envisage- t-on le corps ? Comment envisage-t-on son propre corps ? Pour renseigner ce regard sur le corps, il convient, lecteur, de vous interroger dessus. Comment ? Un des moyens simples de réponse peut être le dessin. Il suffit de demander à chacun de se dessiner pour être renseigné sur sa sensation de corps : pas d’oreilles, pas de doigts à la main, pas de cou, les articulations absentes, pas de volume, vu de face, etc. Autant de signes qui donnent à comprendre que le corps n’a pas beaucoup de réalité à part celle incontournable d’être une partie de nous qu’il faut habiller, nourrir, aérer, présenter, déplacer. Et qui, de plus, peut faire mal. Mais le corps est avant tout, pour tout le monde, un objet social, une identité, un sexe, un lien avec autrui.

Qu’en est-il du corps pour le danseur ? Où se fonde cette différence de perception ?

Pour nous, danseur, le corps se désigne comme un tout :
Une matière,
Un lieu : d’action, de pensée, de repos, de construction, d’observation,
Un poids,
Des sensations,
Un outil au sens noble du terme,
Le foyer de tous les possibles.
Le corps de la danse est potentiellement le lieu de la transgression, en cela qu’il va au-delà de la donnée corporelle de base, mais aussi des limites des données anatomiques, biologiques, physiologiques et utilitaires du corps. Le corps du danseur n’est pas le corps physique et anatomique de la médecine, ni le corps propre de la phénoménologie. Pourtant le corps du danseur est le même, a priori, que celui de chacun. Mais, pour la danse, il est le seul outil avec une forte identité d’assimilation. Tout se joue dans la transformation de l’espace et du temps, de ce qui lui est proposé en un tout organique. Le corps est une identité en mouvement : chacun à sa façon fait des gestes habituels, individuels ou sociaux, comme marcher ou accomplir une tâche manuelle avec un outil. Cependant, on applique rarement le mot langage à tout cela, alors que pour l’acte dansé on n’hésite pas à dire langage du corps. Pourquoi le corps de la danse parlerait plus ?
Et si la danse ne faisait que mettre en évidence une particularité inhérente au corps : le mouvement. Car le corps n’est que cela ; tout en nous se déplace : le sang, l’eau, la nourriture que nous avalons, les organes, les pensées. Le corps n’est jamais en situation statique, même dans le sommeil, mais cela ne se voit pas. Nous sommes toujours en situation d’équilibre transitionnel : debout ne veut pas dire arrêté dans l’espace, mais en constant micro-mouvement pour tenir ainsi, une sorte de petit voyage autour de l’axe, sorte de fil à plomb. Pour le danseur, ces sensations sont très présentes. Le debout est plus qu’une station immobile, il est une recherche autour de cet axe vertical, qu’il nous faut constamment chercher, essayer de trouver, tendre à installer. Cet exemple montre comment une situation connue pour tout le monde devient pour le danseur une infinité de possibles car de tout petits déséquilibres peuvent mener à un autre debout, ou à la chute.

Tout cela nous conduit à une question : le corps et la pensée ou l’esprit, la conscience, ou simplement l’intelligence : quel rapport ? Pour le danseur le corps est une globalité, il n’y a pas de rupture entre notre tête pensante et notre corps actant, la tête est une partie du corps. Notre travail est de construire le foyer où tout peut se rencontrer en d’innombrables points de fusion, faire en sorte que le mouvement du sens épouse le sens du mouvement. Si danser n’était pas simplement signifier, symboliser, indiquer des choses, mais plutôt tracer le moment où tout cela prend naissance ? Ainsi la notion de sens ne serait possible que dans l’action, dans l’acte de la danse. Il faut atteindre une sorte d’adéquation entre conscience et corps. Tout le monde à un moment de la journée l’éprouve, en cas de douleur « j’ai mal au dos », d’un effort physique intense, un état de fatigue. Nous travaillons constamment cette réunion, par différents moyens pour continuer à creuser de nouvelles possibilités de mouvements : nouvelles (dans le sens de pas encore découvertes pour soi et non dans le sens de créer). Qu’est-ce que ce travail de conscience ?

Pour nous, danseur, il est courant de faire voyager notre conscience à l’intérieur du corps, comme s’il s’agissait d’une sorte de regard. D’ailleurs on parle de regard intérieur, périphérique, ou extérieur, ces trois paramètres s’appliquent aussi à l’espace et évidemment à la conscience. Le danseur a besoin d’avoir ces trois dimensions pour être dans le faire de la danse. Il est peut être intéressant de se poser la question du corps par rapport à son activité professionnelle. Comment je regarde ? Comment je perçois le corps ? Prendre conscience de cette perception, envisager d’autres moyens d’appréhender le corps donc une rencontre, une situation sociale. Nous, danseurs, nous avons une façon particulière de regarder le corps, souvent dans une globalité, un espace entre, un poids, une façon de marcher, d’être assis, etc. N’est-ce pas trop unique ? N’y a-t-il pas d’autres façons de regarder, d’envisager le corps ? La question serait de savoir si nous parlons d’une « déformation professionnelle » ou une caractéristique d’individu ? Les deux hypothèses semblent à réunir.

Le danseur est aussi l’homme inscrit dans la vie de tous les jours. Corps engagé dans une pratique artistique, avec des références, des formations différentes et donc des héritages. A travers toutes ces approches du corps, ouvrir d’autres sensations, une façon nouvelle de prendre contact, avec d’autres versions du corps, ne pas s’enfermer dans une certaine sociabilité, pouvoir assumer des différences, prendre conscience du corps sociétal qui m’entoure, qui est mis constamment sous les yeux, qui envahit, qui peut devenir modèle référence unique tant les images sont prégnantes. S’interroger sur cet autrement. Dans l’essence de cet acte se dessine une pulsion à l’altérité. Sentir que l’on devient le lieu de reconnaissance d’un soi insoupçonné et l’expérimenter en abusant de cette situation, essayer de se comprendre, aller au plus loin, toujours dans la quête du soi. Se mettre en mesure de s’assimiler à une identité jamais définie et se vivre en une

possibilité infinie de soi. Une sorte d’éparpillement, de prisme de soi, à vivre identitairement comme une construction, faite de fragments accumulés et entrechoqués. Il faut s’accepter comme une incertitude, une façon troublante d’être au monde, au regard des autres, dans le possible de s’extraire d’un saisissement normatif et habituel.

(suite de l’article dans la revue papier)

L’état sourd aux interpellations des défenseurs des droits de l’homme
Par Marie Crétenot

Dans la foulée des attentats de novembre, dans un pays sous état d’urgence, le Gouvernement a élaboré son cinquième texte anti-terroriste du quinquennat. Présentée dans le cadre d’une procédure accélérée, cette loi « renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement » a été adoptée au pas de course. Déplorant « une prolifération de textes législatifs relevant davantage d’une approche politique et émotionnelle que d’un travail législatif réfléchi », la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui n’a, au demeurant, pas été consultée, a dénoncé la pauvreté des débats et la dérive sécuritaire. « Tout se passe comme si la simple invocation d’une plus grande efficacité de la lutte contre le terrorisme pouvait justifier l’adoption, sans aucune discussion, de mesures attentatoires à la liberté », relevait-elle. Car l’objectif de la loi est clairement affiché : il s’agit d’inscrire dans le droit

commun des mesures inspirées du régime de l’état d’urgence, et donc dérogatoire au droit commun. Sur les contrôles d’identité et fouilles, les perquisitions de nuit, les assignations administratives à résidence, les techniques de surveillance… l’exécutif et les services de police voient leur pouvoir et leur champ d’action accrus, avec une diminution des garanties procédurales et du contrôle du juge. Dans le champ pénitentiaire aussi, la régression est de taille. Avec des amendements présentés parfois en catimini, le gouvernement réintroduit des dispositions rejetées lors de précédents débats parlementaires – sur le renseignement –, entérine des dispositifs d’exception – les unités dédiées – et renie des droits acquis de haute lutte avec des mesures profondément attentatoires à la dignité – sur les fouilles à nu ou la perpétuité incompressible. Ce faisant, il foule une nouvelle fois au pied ses engagements passés et reste sourd aux interpellations des organes de protection des droits de l’homme.

Autorisation des fouilles à nu collectives
Appelé à examiner la situation de la France au regard de la Convention contre les peines et traitements cruels, inhumains et dégradants, le Comité anti-torture des Nations Unies a été clair. Dans ses observations finales, le 13 mai dernier, il a enjoint à l’État français de conférer un caractère « exceptionnel » aux fouilles à nu en prison et d’assurer un « strict contrôle des règles établies par la loi pénitentiaire de 2009 ». C’est-à-dire à ne permettre d’y recourir qu’en cas d’indices sérieux laissant craindre la possession par la personne visée de substances ou objets interdits voire dangereux susceptibles d’échapper à la détection par matériels techniques ou palpation. Le rappel n’est pas anodin. Derrière, ce sont les pratiques de l’administration pénitentiaire (AP) qui ont été condamnées. Celle, dénoncée par la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), du maintien illégal, « dans de multiples établissements », de fouilles à nu systématiques lors de « transferts, extractions médicales et judiciaires, retour de permission de sortir, fouilles de cellule ou placements au quartier disciplinaire » (QD), dans des lieux parfois aussi sordides que les douches, le couloir du QD, une salle d’activité, voire un local poubelle… Ou encore le procédé consistant, pour contourner la loi, à ne pas fouiller tous les détenus à l’issue des parloirs mais la plupart d’entre eux, jusqu’à « près de 73 % » dans certaines prisons. Mais de ces condamnations, les pouvoirs publics n’en ont cure. Plutôt que de rappeler à l’ordre l’AP, le gouvernement a été à l’origine d’un amendement confortant ces pratiques attentatoires à la dignité. L’administration est désormais autorisée à ordonner, « indépendamment de la personnalité des personnes détenues », des fouilles à nu dans les « lieux » où l’on peut raisonnablement « soupçonner l’introduction » en prison de substances et objets interdits ou dangereux. En d’autres termes, tous les détenus pourront être contraints de se dénuder, si besoin avec recours à la force, à l’issue des visites de leurs proches ou dans les greffes lors de retour de permission, d’extraction ou après un transfert. Et ce sans pouvoir contester la mesure devant les juridictions administratives. En principe, l’administration ne pourra recourir à ces méthodes que pour un « temps déterminé », mais il lui suffira d’alléguer avoir trouvé des objets pour y recourir à nouveau. La situation est d’autant plus alarmante que ces dispositions ont été adoptées sans débat. Pour justifier ce coup porté aux droits fondamentaux et aux engagements de la France en termes de prévention de la torture, le garde des Sceaux s’est contenté de dire que la « situation appelle une évolution de la réglementation ». Sans autre argument. A l’exception d’un député et d’une sénatrice qui se sont alarmés d’une « régression importante de notre droit », le Parlement a suivi. Restant sourd aux observations du Comité anti-torture onusien ou aux analyses du Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP). Ce dernier avait en effet rappelé que les dispositions de la loi de 2009 « n’empêche[nt] pas de veiller à la sécurité en détention » et que les « craintes liées à l’entrée d’armes ou d’explosifs » voire à la « facilitation de préparatifs d’évasion ne se sont pas révélées fondées ». Sourd aussi aux alertes de la CGLPL qui a déploré une dérive « inadmissible », d’autant qu’« aucune donnée significative ne permet de démontrer que l’instauration par la loi pénitentiaire d’un cadre restrictif de recours aux fouilles à nu a eu pour conséquence d’augmenter l’introduction d’objets interdits en détention ».

(suite de l’article dans la revue papier)

Du formateur et du style
par Christian Lamy

L’ouvrage de Marielle Macé styles – critiques de nos formes de vie publié chez Gallimard à l’automne 2016, incroyable d’intelligence, de sensible, de pertinence, nous invite à revenir sur cette question parfois énoncée, mais vite oubliée tellement elle nous échappe, tellement elle nous dérange, tellement elle nous oblige à un effort d’introspection puis de partage : le formateur a-t-il un style ? Posée ainsi, la question paraît trop vaste, trop générale, car, à l’évidence, à chaque personne son style ! Néanmoins, tout en gardant présent le style individuel, l’exercice de la situation de formation entraîne-t-il des parties communes à chaque formateur ? Et de nouveau, cette nouvelle question se présente trop large car les situations de formation, multipliées par les personnalités, parcours, matières, institutions des formateurs offrent mille réponses ! Alors, s’interroger sur le formateur et le style serait-il verbiage ? Pourtant, me fait souvenir un texte fondateur de Peuple et Culture « vers le style du XXème siècle » écrit par « l’équipe d’Uriage »,

publié en 1945 par les éditions du Seuil sous la direction de Gilbert Gadoffre. Il s’agit ici, au long des 260 pages, d’une analyse de la société de l’entre-deux-guerres, des raisons de la deuxième guerre mondiale et de propositions pour ne plus jamais revivre un tel conflit. Il s’agit donc de valeurs exposées avec force et conviction.

Rapprochant la question du formateur et du style à ce texte fondateur, je peux imaginer que le style du formateur montre en creux, tacitement autant qu’inconsciemment, les valeurs avec laquelle chaque formateur agit, les valeurs humaines qui provoquent telle attitude, tel geste, tel comportement, telle pédagogie. Questionner le formateur et son style reviendrait alors à mettre en évidence des impensés, à lier pratique et théorie pour questionner la pratique et en retour alimenter la théorie, en quelque sorte agiter nos manières de faire et d’être formateur avec et dans l’éducation populaire. Marielle Macé cite Michaux : « L’homme de nuit en moi » et nous permet ainsi de comprendre que le style nous dépasse souvent, nous exprime sans que nous n’en ayons parfaitement conscience, comme le dormeur dans la nuit, ou sans que nous puissions vraiment percevoir dans la pénombre qui nous entoure. Pourtant la nuit n’est pas obscurité, simplement le complément du jour, et ce complément nous aimons parfois le vivre, l’arpenter, le profiter pour des expressions différentes de nous-mêmes…

Il s’agit donc, par cet énoncé « du formateur et du style » de poser des questions, de permettre à chaque formateur qui le souhaite d’entreprendre un chemin dans l’une de ses nuits. Et ces questions s’avèrent nombreuses.

Marielle Macé, dans l’un de ses chapitres, présente le concept d’ethos en références à Aristote et à Héraclite, l’ethos se définissant ainsi :

  • la manière d’être (façon de se comporter – caractère – coutume)
  • le vêtement (l’apparence – le corps – l’énergie)
  • la maison (l’habitat – le séjour) les trois étant liés ensemble.Alors, pour le formateur, l’ethos pourrait devenir :
  • la manière d’être (le façon de se comporter, avant, pendant, après la session de formation)
  • le vêtement (l’apparence – le corps – l’énergie) (et si internat la relation au manger, la relation au dormir)
  • la maison (le lieu de formation) (et si internat le lieu du repas, le lieu du dormir)
    et les liens entre les trois : la cohérence d’ensemble, les écarts, la manière de fluer.

Avec ces éléments de l’ethos, nous avons une première indication des nombreuses questions à poser pour discerner chacun notre style de formateur.
Et pour poursuivre le chemin de questionnements, en s’inspirant encore du travail de Marielle Macé, nous pouvons lister un ensemble de points liant pratiques et valeurs en actes :

  • ne pas confondre « distinguer » et « différencier » dans la relation aux apprenants et donc questionner la délicatesse et le tact mis en œuvre dans la relation à chacun, l’ambiance choisie et créée pour le travail, en quelque sorte aiguiser la finesse des sens, car refuser la différenciation pour seulement distinguer permet à tous de gagner en distinction ;
  • interroger « les frontières de soi », nos bordures, nos écarts par rapports aux normes, aux habitudes, aux attendus, l’addition de ces écarts et ainsi habiter vraiment une forme choisie ;
  • faciliter l’individuation de chacun, permettre l’expression des singularités, car « le singulier ouvre la scène des sens » et le style du formateur invite à l’expression du style de chacun des apprenants. « Le style comme individuation est l’acceptation des luttes à l’intérieur de chacun de nous (être une arène éthique où se disputent de styles d’être) et des luttes entre les cultures. » ;
  • concevoir, puis adapter en permanence le rythme de formation, accorder le rythme à la matière et au groupe, car « le rythme est le mot du style dans le temps », organiser et rendre lisible des manières de fluer ;Ce chemin de questionnements nous montre parfaitement que le style serait la manifestation corporelle de délibérations éthiques, exercé dans une pratique de l’attention à soi dans l’attention au monde (en référence à Foucault), donc à chacun autant qu’au groupe et à l’entourage de la formation. Le style comme engagement dans le vivre, pour regarder les formes de vie, pour être soi-même une scène éthique dans l’acte de formation. Le style pour développer du sensible, ce « nœud d’efforts où l’entêtement de la parole et l’entêtement du réel prennent en permanence le relais l’un de l’autre ».

(suite de l’article dans la revue papier)

 

Condamnés
par Dominique Peyre

La cour !
Tout le monde se lève
Est-ce que quelqu’un a dit qu’il faut que tout le monde se lève ?

Rien pour adoucir le regard dans cette salle aux murs gris vert pâle.
Comme si la peinture était choisie pour être sale en étant propre et même nickel.

Rien que ces robes noires et bavettes blanches.
Rien que cette robe rouge qui claque au milieu.
Rien que des gens ordinaires sur les bancs, tendus, silencieux.

Vous pouvez vous asseoir.
Comme à l’école à la parole du maître, chacun s’assoit. Sommes-nous des écoliers ? Sont-ils le Savoir ?
Hier je traînais. Enfant à moitié rebelle, tout au fond. Cachée par les grands déjà levés.

La cour !
Mais qu’est-ce que je fous là ?
J’entre toujours la dernière.
Je la ferme la porte chaque fois avec la même grimace.
Parce qu’elle claque un peu.
Parce que j’ai beau traîner encore à la queue. C’est la queue de la cour.

Je fous quoi sur cette estrade ?
Comment j’ai fait pour ne pas m’enfuir ?
Je ne sais même pas s’il faut rester ou s’échapper.
S’il faut rester ou s’enfuir. Se faire porter pâle. Je sais pas quoi. N’importe quoi pour ne pas être là sur cette estrade, sur cette chaise trop grande, trop rembourrée, devant cette table massive en arc de cercle.
Mais faut-il rester ?

J’ai peur.
Peur de ce que je vais entendre.
Peur de ne pas résister.
Peur des réactions violentes des autres. De la haine.
Peur des mots qui parfois claquent soudain comme des fouets. Colère feinte ou jeu malsain du président ou de l’avocat général ? Peur des bavardages, des sourires et des rires émaillant les interruptions.
Peur de ne pas savoir résister.
Faites qu’au moins j’arrive à dire que c’est d’êtres humains qui sont là, en face de nous !

Il faut écouter.
Écouter ces psychiatres qui élucubrent. Qui prédisent l’avenir. Eux, des êtres humains ?
Il faut ne pas montrer son jugement.

Actrice de la vie associative, avec de multiples engagements sociaux, culturels et d’éducation populaire, passionnée de conte, l’auteure s’est installée il a quelques années dans le Morvan d’où elle nous livre ce texte.

Mais quel jugement quand on touche la misère humaine dans toute sa brutalité ?
Il faut taire ses émotions.
D’ailleurs je n’ai pas d’émotions. Pas de mouvement intérieur. Je voudrais juste m’enfuir.

Je regarde.
J’ai oublié mes lunettes dans la salle derrière. Tant mieux.

Je regarde les avocates, là, en face.
Je regarde l’avocat général, grosse araignée noire penchée sur ses papiers.
Je regarde les flics dans le box.
Il m’a fallu longtemps pour regarder les accusés.
J’ai honte d’être où je suis et eux là-bas.
Pourquoi ?
Jamais dans leur vie ils n’ont été aimés.

(suite de l’article dans la revue papier)

Les gestes d’une écriture
par Pascal Nicolas Le Strat

L’auteur n’est jamais seul. Ou plutôt, dans mon expérience d’écriture, je fais en sorte de ne jamais l’être. Lorsque j’engage la rédaction d’un texte je le fais toujours accompagné. Je choisis un compagnon, une compagne et je chemine à ses côtés. Écrire est une façon de venir à sa rencontre. J’écris toujours en compagnonnage. Je choisis ce lecteur pour ce que je crois connaître de ses attentes et de ses désirs de recherche. Je le choisis pour l’intérêt qu’il pourra porter à mon travail. Je désire sa lecture et il appelle mon écriture. Qui est-il ? Qui est-elle ? À l’instant, alors que j’amorce ce texte, j’ai en tête la longue discussion que j’ai eue hier en terrasse, place de la Comédie, avec Sébastien Joffres à propos de l’écriture de sa thèse et de la formulation de son plan. Myriam Suchet est, à l’instant, elle aussi présente. J’ai été ébloui par le travail de co- lecture d’un de mes articles (Multiplicité interstitielle) qu’elle avait réalisé avec un groupe de doctorantes en études littéraires, alors que je séjournais à son invitation à Montréal. À cette occasion, je me suis découvert auteur, possiblement écrivain, alors que je me vis avant tout comme chercheur. Ce déplacement ne m’est pas familier et, s’il survient, je ne m’y attarde pas et me rapatrie sans tarder vers mon cœur d’activité, la sociologie. Je n’ai jamais écrit de fiction, et je n’envisage pas de le faire. Par contre, j’admets volontiers qu’une sociologie suppose une écriture et que devenir sociologue c’est aussi se découvrir auteur.

Écrire à propos de mon écriture implique donc de nombreux ami-es avec qui je dialogue depuis plusieurs années. Ils peuplent mon écriture. Dans un fort beau texte, Francis Lesourd évoque le public intérieur qui s’invite en nous quand nous engageons une écriture. Nous écrivons pour ou avec ce lecteur imaginaire qui prend plusieurs figures, sur un mode généralement inconscient. Nous interagissons avec lui ; il peut intimider notre écriture, ou la motiver. Un des rares conseils que je pourrais donc donner quant à son rapport à l’écriture serait de porter attention à son « public intérieur » et de prendre soin de lui. De qui est-il composé ? De figures intimidantes comme peuvent l’être les membres d’un jury ? De présences stressantes comme peuvent l’être les multiples comités et commissions qui jugent de nos travaux dans notre vie académique ? Ou, à l’inverse, de collègues en affinité intellectuelle ? D’auteurs d’aujourd’hui ou du passé, avec lesquels nous entretenons un stimulant dialogue de lecture ? Comme le souligne Francis Lesourd, ce « public intérieur » se forme et se reforme, se réforme aussi ; nous pouvons le composer et le recomposer. « Sans autoritarisme envers moi-même, j’essaye de collaborer à la formation de mon public intérieur, respecter ses mouvements qui m’échappent en grande partie tout en lui proposant d’ajouter d’autres points de vue. Dans ces moments- là, je discute avec moi-même un peu comme les membres d’un groupe de rock qui joue dans une cave et choisit d’inviter certaines personnes plutôt que d’autres à la répétition ». Je peuple mon écriture et j’essaie d’adresser mes invitations avec suffisamment de discernement. Je n’associe pas n’importe qui à mon atelier intérieur d’écriture même si je sais que de nombreux « n’importe qui » s’y feront entendre, parfois bruyamment.

Il y a quelques minutes, j’étais en train d’informer un document d’évaluation en listant mes publications. Depuis mes débuts dans la carrière universitaire, ce type de contrôle vient toujours me dire la même chose : que je ne publie pas dans les revues référencées (i.e. les revues accréditées par les instances universitaires), que je publicise à tort mes travaux sur internet alors que je devrais me consacrer à des publications de plus haute estime, que mes écrits sont disciplinairement inclassables et me mettent en porte-à-faux dès lors que j’ai rendez-vous avec ma discipline d’attachement. J’ai un rapport de plus en plus détendu à ces enjeux mais je mentirais si je laissais penser qu’ils ne m’affectent pas. Mon « public intérieur » est indiscipliné, parfois franchement désordonné. Il s’est toujours trouvé en forte tension entre mes inclinaisons intellectuelles et les attendus institutionnels (académiques). Il est vrai que je me suis beaucoup déporté sur un plan disciplinaire ; j’ai commencé dans le métier en occupant un poste en science politique ; j’ai ensuite bifurqué en sociologie tout en exerçant la même activité. Je suis désormais titulaire d’un poste de professeur en sciences de l’éducation. Au moment où je rédigeais mon mémoire de HDR (Habilitation à Diriger des Recherches), ce désordre disciplinaire a pu me donner des sueurs froides. Je me laissais parfois surprendre, au détour d’un paragraphe, par un (par mon) « public académique » qui tentait de me rappeler à l’ordre et, soudainement, je me posais la question : est-ce de la sociologie que je suis en train d’écrire ? Comment va en juger mon jury ? Mon écriture sociologique ne serait-elle qu’une imposture ? Sur le long chemin d’une thèse ou d’un mémoire de HDR, nous n’évitons pas les méchantes ornières ou les virages assez traîtres. Si nous n’y prenons garde, notre « public intérieur » se ligue contre nous et se met à jouer très défavorablement. Il convient donc de veiller à ce que le public qui peuple notre écriture ne soit pas composé de n’importe qui et que nous y disposions de solides alliés.

À l’instant, pour pouvoir installer mon écriture, il m’a donc fallu mettre à distance la documentation évaluative qui encombrait mon esprit il y a simplement quelques minutes. Le fait de repenser à ma discussion avec Sébastien, le fait de me remémorer les beaux moments de lecture / écriture partagés avec Myriam à Montréal, ont largement contribué à composer ce « public » exigeant et accueillant, et donc fondamentalement stimulant, qui facilite l’accès à ma propre écriture. Car, comme le souligne Jean- Claude Passeron, « la fuite devant le labeur d’écrire est d’abord une fuite, non pas tellement devant les difficultés linguistiques de l’expression écrite, mais devant le risque d’avoir à penser sous le regard des autres, qui se trouvent ainsi placés […] dans la situation commode de pouvoir examiner et ausculter, sans risque ni obligation, en maîtres, un texte désormais offert à leur scalpel, nu et immobile, incapable de se défendre tout seul par ripostes ou argumentations défensives, « orphelin de son père » disait déjà Platon de l’écrit ».

(suite de l’article dans la revue papier)

De bouc émissaire à acteur social :
quelles marges de manœuvre ?

Par Christine Defroment

Drogué, camé, ou toxico… sont autant étiquettes, de représentations sociales, ou préjugés lourds à porter pour les individus. Plus que le stigmate, c’est ce statut de bouc émissaire qui colle à la peau, parfois même si la réalité des usages de psychotropes est un vieux souvenir.

L’usager de drogue incarne celui qui, dans nos sociétés contemporaines, n’a pas su se réaliser sans des « substances mortelles », voire se réaliser tout court.
Les politiques de réduction des risques, apparues dans les années 1990 sur le champ des drogues, ont en partie renversé cette sémiotique de la déchéance supposée du toxicomane.

Au-delà d’une révolution morale bienveillante concernant ces minorités, en France, cette approche tardive fut une réponse pragmatique à l’épidémie du SIDA. Cette genèse a d’ailleurs des conséquences vingt ans après sur la définition même de la réduction des risques qui se réduit parfois à limiter le risque infection et n’envisage que de manière indirecte le rétablissement des personnes.

Les associations orientées sur une approche communautaire ont pu exercer leur approche en portant un autre regard sur cette question. À l’intérieur de leurs murs, les personnes ont la possibilité de se sentir écoutées et libres de parler sans tabou. L’optique de ces structures est de croire en leurs potentialités et de leur donner une place d’acteur social.

Toutefois, en dehors de ces espaces, les instruments médiatiques et juridiques alimentent toujours une image des drogues qui cultive la peur et les présupposés du grand public, des institutions et du monde médical. Cela engendre de nombreux malentendus et un jeu de rôles qui impactent les relations d’aide et de soin.

L’usager de drogues est toujours le bouc émissaire de l’autre
L’usage de stupéfiants est prohibé par la loi de 1970 qui envisage les consommateurs de drogues soit comme des malades, soit comme des délinquants. Les notions de « déviance » d’H. S. Becker, de « stigmate » d’E. Goffman permettent de comprendre les processus de mise en marge des usagers de drogues et de bouc émissaire.

Le fait d’être stigmatisé (c’est-à-dire de savoir que son groupe d’appartenance fait l’objet de préjugés et d’identité dévalorisée) a un impact sur le plan émotionnel et sur l’estime de soi.
Ceci est particulièrement le cas lorsque la caractéristique à l’origine des préjugés et de la discrimination sociale est invisible (homosexualité, dépression, toxicomanie, pauvreté) plutôt que visible (couleur de peau, âge, poids). Dans certains cas, les membres des groupes stéréotypés vont eux-mêmes se conformer, de manière non consciente, aux attentes stéréotypées qu’autrui entretient à leur égard.

Les groupes stigmatisés ne sont pas exempts de cette attitude envers les autres. Les témoignages sont nombreux décrivant que plus les personnes sont discriminées, plus elles peuvent avoir besoin de boucs émissaires, sur lesquels elles rejettent les attributs négatifs qui leur sont conférés. Par exemple, les consommateurs de cannabis vont se défausser sur les héroïnomanes, les « sniffeurs » sur les « injecteurs ». Celui qui a un problème avec les drogues, c’est toujours l’autre.

L’impact de ce statut dans la relation au soin
Ceci n’est pas anodin. La peur d’une condamnation sociale, médicale et juridique contraint les consommateurs à la taire, ou s’en excuser.
De nombreuses expériences décrivent clairement que si le consommateur(trice) de drogues présente une enfance malheureuse, de grands malheurs, des traumatismes qui l’ont poussé ou qui l’ont conduit à sa situation problématique actuelle, cela rassure le médecin, le psychologue, l’éducateur, le professionnel qui l’écoute. Leurs questionnements résument souvent ces attentes. Dès qu’un patient, client ou usager raconte ses malheurs, cela les rassure, ils se disent au moins « ça n’arrivera pas à mes enfants ». C’est « confortable » d’écouter l’alibi de la consommation sous forme d’histoires personnelles. Ça distrait de sa propre vie, ça évite de se poser des questions, les réponses sont là, c’est la personne elle-même qu’il le dit.

Faire savoir que la consommation de drogues renvoie à des problèmes personnels donne un vrai pouvoir au professionnel. Cela lui confère la possibilité et la puissance d’endosser son costume de « sauveur » ou de « bourreau » face à « une victime ». Ce rôle de « victime » rassure le consommateur(trice), car il n’est plus en tort, mais cela implique qu’il n’est pas un être responsable. Il peut devenir un objet que ces « gentils messieurs, dames en blouses blanches », vont s’appliquer à sauver, pour qu’il devienne un sujet, mais comme la morale sociale le dicte.

Peut-être que beaucoup de consommateur(trice)s de drogues ont eu des déboires dans leur enfance, voire plus tard. Mais les traumatismes et les multiples violences touchent malheureusement une majorité de personnes et non une minorité. Les inscrire dans un parcours individuel en lien avec une addiction évite de l’aborder sur un angle collectif. Et cette approche laisse seules les personnes qui les subissent en supporter les lourdes conséquences. Cela peut les conduire à être dans la honte, la culpabilité, les non-dits, le déni voire la reproduction, etc.

(suite de l’article dans la revue papier)

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