articles Efadine n°3 – décembre 2013

Les trois scènes de la vie d’adulte
par Roland Fonteneau

On peut considérer que l’on « entre dans la vie », comme dans un immense théâtre, et que l’on en sort lorsque le rideau tombe. Dans ce théâtre de la vie, il y a trois scènes que l’on occupera tour à tour, au fil des ans. La première scène qui va nous accueillir, est la scène familiale qui peut prendre de multiples formes. On découvrira ensuite la scène  occupationnelle, celle des jeux divers, de nos premiers loisirs et de nos premières libertés.  Puis viendra plus tard la scène professionnelle, pour ceux qui pourront y accéder, car aujourd’hui certaines personnes ne sont pas sûres d’y jouer un rôle un jour. Avant d’y entrer, il aura fallu traverser les méandres de la scène des études, plus ou moins longues durant notre enfance, notre adolescence et nos premiers pas d’adulte. La « formation tout au long de la vie », nous permettra d’y revenir pour nous perfectionner ou pour réparer les blessures d’hier.

La scène familiale est délimitée par tout ce qui est en rapport avec les liens familiaux, pris au sens large. La scène professionnelle est circonscrite et balisée par la logique du travail, qui peut s’inscrire dans le « code du travail », mais aussi à sa marge. Enfin la scène occupationnelle, se construit à partir de tout ce que l’on peut faire, « pour s’occuper », lorsque l’on n’est pas « accaparé » par les autres scènes. Dans ce temps libre, on en profite pour jouer d’autres rôles, on devient alors, sportif, militant, bénévole, bricoleur, jardinier, téléspectateur, internaute, lecteur et pourquoi pas acteur de théâtre pour multiplier les personnages… Certaines personnes existent essentiellement sur cette scène. Il convient donc de s’y intéresser, autant qu’aux deux autres scènes.
L’approche que je présente ici, concerne l’adulte, à partir du mo-
ment où il est  confronté à l’activité professionnelle. Sur chaque scène  nous allons jouer des personnages différents qui vont façonner notre personnalité. La grande aventure de la vie se construit donc à partir des  multiples rôles que nous jouons, dans autant d’habits qui façonnent au bout du compte, notre costume d’Arlequin. Passer d’une scène à une autre n’est pas toujours très aisé et crée parfois les complications de la vie. Il arrive même, que l’on n’ait pas le temps de se changer. On peut s’y perdre comme dans un labyrinthe.

Aussi, s’il existe un « art de vivre », c’est bien me semble-t-il, cette capacité à articuler de façon cohérente et parfois harmonieuse, les différents personnages que nous jouons. Car les « trois scènes de la vie » nous font jouer trois pièces à la fois. Leur enchevêtrement constitue un système global parfois difficile à discerner. Pourtant, il faut veiller à ne pas tout mélanger, si l’on veut s’y retrouver et maîtriser un peu son chemin de vie. Se tromper de scène peut être dangereux et même mortel. Car les logiques sont différentes d’une scène à une autre. Les rapports interpersonnels ne s’y  tissent pas de la même façon. Ici ils peuvent être bienveillants et solidaires, là malveillants et égoïstes. Ce que l’expression, « nous ne sommes pas dans un monde de «bisounours », régulièrement utilisée par les « politiques » pour décrire leur  univers parfois « impitoyable », traduit parfaitement.

Le rapport au temps est tantôt urgent et immédiat ici et  apparemment sans limites là. Vivre à contretemps, peut permettre momentanément de se ressourcer, mais cela peut s’avérer extrêmement dangereux si l’on perd le rythme de son environnement. La société est une grande centrifugeuse qui « éjecte » de la scène ceux qui ne peuvent pas suivre. Malheur à celles et ceux qui présentent un quelconque handicap.

Une des meilleures formules pour concrétiser ces considérations, je l’ai trouvée dans les propos d’une « grande sagesse » de Mike Jagger, la rock-star expérimentée. Il est interrogé, dans la cadre de sa scène familiale, en présence de sa fille de dix huit ans,  sur les difficultés qu’il rencontre  sans doute, pour concilier sa vie professionnelle et sa vie familiale. Il reconnait  combien cela n’est pas facile et  qu’il essaie de bien différencier la scène professionnelle et celle de la famille. Ainsi, il termine en disant : « il ne faut pas mélanger les panoplies ». C’est une belle façon de dire, qu’il ne faut pas se tromper de personnage et d’habit de scène, dans la vie. Cela n’est pas toujours très facile, on en a tous fait l’expérience…
Les  « trois scènes de la vie » font système
On dit de plusieurs systèmes qu’ils font système, lorsqu’ils sont indissociables. Leur existence est liée plus ou moins directement aux autres et dépend de leur évolution. Chaque système devient alors un sous-système du système global qu’il nourrit et dont il se nourrit. Aussi, toute transformation signifiante d’un sous-système, entraîne obligatoirement la transformation du système global. Celui-ci trouve son équilibre grâce aux incessantes régulations auxquelles il procède pour réajuster les sous-systèmes entre eux. C’est le cas de nos trois scènes de vie qui sont interdépendantes.

Dire cela peut paraître évident. Mais pour moi, il s’agit bien d’une véritable révolution culturelle que de prendre en compte, pour appréhender la personne, ses « trois scènes de vie ». Cela nous fait sortir du modèle productiviste qui nous enferme dans une logique réductrice, de la bipolarité : scène familiale/scène professionnelle. Le slogan « métro-boulot-dodo » du printemps 68, le symbolise parfaitement. Il exprimait  l’inquiétude  d’une jeunesse soucieuse de sortir de ce qui leur apparaissait être un « carcan ». Derrière un autre  merveilleux slogan, « sous les pavés, la plage », pointait le désir d’une « scène occupationnelle » où l’on pourrait s’épanouir différemment, respirer un peu, vivre d’autres rapports.  Ils ne savaient pas que quarante ans plus tard, leurs successeurs  seraient confrontés à de bien plus dures réalités. Aujourd’hui, un quart des chômeurs sont des jeunes. Ils n’aspirent qu’à une chose, rejoindre la scène professionnelle pour exister et certains redoutent de ne pas y parvenir. L’inquiétude s’est aujourd’hui transformée en angoisse face à l’hypothétique, « entrée dans la vie d’adulte». La mondialisation est venue tout bouleverser en quelques années et les perspectives se sont effacées. Penser le développement de la personne à partir d’un équilibre des « trois scènes de vie » s’impose, car la scène professionnelle est devenue beaucoup trop aléatoire. Cela peut sans doute redéfinir d’autres horizons politiques et nous conduire  vers un monde où les citoyens seraient plus auteurs et acteurs.

Chaque scène est reliée aux autres par une zone interface. C’est là que se mélangent et s’ajustent tant bien que mal nos différents personnages. On y procède plus ou moins consciemment aux régulations de notre système global, pour trouver et maintenir nos  équilibres de vie. C’est ce que j’appelle le « processus homéostatique global de la personne ». (L’homéostasie d’un système est sa tendance à maintenir son équilibre en fonction des évolutions de son environnement). Mais avant d’être global, c’est-à-dire prendre en compte les trois scènes en même temps, le processus homéostatique doit s’opérer au niveau de chaque scène.
Ainsi chaque jour, pour nous maintenir dans un environnement, dont nous recevons une multitude d’informations, nous procédons à  de petites modifications de notre comportement pour tendre vers un équilibre qui nous convient plus ou moins. Atteindre et maintenir des états qui nous semblent acceptables à défaut d’être satisfaisants est donc un combat de chaque instant. Il nous faut lutter, avec les éléments de l’environnement d’une part, mais aussi et peut-être surtout avec nous-mêmes, d’autre part. Ces ajustements sont plus ou moins conscients et plus ou moins décalés dans le temps, ce qui complique les choses. Trouver le « bon rythme » dans un environnement social qui impose le sien est fondamental, pour tendre vers un équilibre satisfaisant.

C’est au cœur du système, dans la zone interface des « trois scènes », que s’opère la régulation globale de la personne. Cela ne peut se faire, que si celle-ci est en mesure de hiérarchiser ses « trois scènes de vie » en fonction du contexte et de ses projets. Se tromper dans l’ordre d’importance de ses activités peut produire du désordre et mettre en danger notre existence. Pour être autonome, il faut donc être en capacité de raisonner sur la pertinence de ses actes. C’est être en mesure de coordonner de façon judicieuse, les temps de ses « scènes de vie ». Combien de personnes qui se disent « surbookées », terme très à la mode aujourd’hui, ne le sont que parce qu’elles  n’ont pas la compétence à réguler leur quotidien.

Nous évoluons en permanence entre scènes et coulisses
Lorsque nous sommes sur une scène, les deux autres scènes sont alors des coulisses. Si nous change…… (suite dans la revue papier)

 

derrière les mots
petit lexique de l’accompagnateur de porteur de projets
par Xavier Lucien

Accompagnement
– étymologiquement : cheminer à côté de celui (celle) dont on est le compagnon (ou le copain) c’est à dire dont on partage le pain (co/pain) ;
L’accompagnement nécessite, de ce point de vue, la coexistence de plusieurs éléments : la durée, la distance et la proximité.

Proximité : (co/pain) : L’accompagnateur signifie à l’accompagné: « je sais à peu près ce que tu vis, je connais le milieu, j’ai croisé des gens qui ont été dans ta situation, j’ai de la sympathie pour toi et tes projets… » Cet état de tendresse, qui permet à l’accompagnateur d’intuitionner, d’être en empathie. Cette proximité se lit aussi dans le fait qu’on “croit” au projet de l’autre : non pas en aveugle qui ne distinguerait pas les embûches et les difficultés mais parce qu’on croit le projet signifiant pour celui qui le porte donc méritant d’être considéré. Cette proximité permet aussi de s’autoriser à donner son avis, son sentiment et de conseiller.

Distance (à côté) : la définition étymologique contient une notion de posture: je te regarde de ma place, qui n’est pas au dessus de toi, ni en dessous, mais qui indique plutôt que je suis à côté, et surtout ailleurs.
Cette distance ce décalage, signifient « je ne me mets pas à ta place ». Ils autorisent à résister au projet, aux évidences, aux habitudes.
Durée (cheminer) : l’accompagnement s’inscrit dans le temps et se distingue des interventions ponctuelles. Ces dernières (accueil, conseil, aide, suivi) peuvent faire partie d’un processus d’accompagnement mais elles ne le résument pas : l’usage d’un outil d’accompagnement (par exemple écouter avec bienveillance ou donner un conseil précis) ne garantit pas un accompagnement, lequel n’est effectif que par la mobilisation de plusieurs outils différents, dans la durée.
L’accompagnateur doit disposer dans sa besace d’une palette d’outils et doit mobiliser deux niveaux de compétences :
– avoir conscience de la richesse de sa besace et sans cesse travailler à la remplir (exigence de la formation permanente)
– savoir mobiliser les outils utiles au moment opportun, quitte à n’utiliser à chaque instant qu’une faible partie du contenu de sa besace. Autrement dit, ne pas constamment mobiliser les mêmes outils ou méthodes mais adapter, innover donc créer. L’accompagnateur est donc plus souvent dans la méthodologie (étymologiquement : l’art de choisir un chemin vers…) que dans l’application de méthodes ou techniques.

Plus largement, l’accompagnement d’un porteur de projet, est un processus pédagogique et se distingue de ce point de vue, de l’intervention sociale comme de l’intervention technique ou financière lesquelles sont pour autant souvent nommées
« accompagnement ».

Accueil
– étymologiquement: au moyen âge – assemblée, (lieu de réunion), Accueillir signifie alors réunir, associer mais aussi attaquer, chasser puis évolution dans le sens de saisir, prendre, recevoir, réceptacle.
Aujourd’hui, l’accueil est à la fois un lieu identifiable (celui fréquenté en premier lorsqu’on arrive dans un bâtiment ou dans un territoire ou dans un statut nouveau) et une fonction: (faire bon accueil);

Dans le langage de la création d’activité, le mot accueil est employé dans deux registres culturels, qu’il faut bien distinguer pour ne pas être dupe :
– accueil de nouvelles populations : “vous êtes les bienvenus, je vous reçois qui que vous soyez”. Il s’agit d’un accueil-séduction, (un peu racoleur parfois…) visant à faire “bon accueil”. Dans ce registre là, celui qui accueille est un veilleur (vigilant à ce que tout se passe bien), un hôte qui met de l’enjeu à ne pas décevoir. Celui qui accueille est aussi celui qui sélectionne, définissant dans sa manière de communiquer et d’être disponible, qui il veut accueillir et qui il ne veut pas accueillir
– accueil de chômeurs pour favoriser leur insertion : dans le vocable du marché de l’insertion, la fonction d’accueil est en amont de la chaîne des différents intervenants successifs – on dit ici que celui qui accueille est un prescripteur ou qu’il réalise un primo-contact. L’enjeu est ici de ne pas se tromper dans le diagnostic et l’orientation.
Les intervenants de la « chaine de l’insertion » peuvent réaliser : primo contact-orientation-diagnostic-conseil-aide-dossier de création-financement du projet-suivi post création.
Dans ce contexte, nous devons remarquer le choix d’un registre de langage précis, faisant référence à des formes d’organisation du travail (la chaîne), lequel infiltre l’ensemble des sphères de la société dont la travail social. Il nous est permis d’en questionner le sens et d’en imaginer quelques conséquences. Entre autres ce qu’il signifie pour l’intervenant social quant à sa représentation d’un chômeur, ainsi que de lui et de son propre rôle…

Formation
• petit rappel de l’évolution du langage : en 60 ans nous sommes passes progressivement de l’éducation populaire (donner à chacun du pouvoir sur sa vie) à l’éducation permanente (1958), puis à la formation permanente et à la formation continue pour aboutir à formation professionnelle (1971). C’est à dire d’un projet d’émancipation des individus (Eduquer – étymologiquement : educare : nourrir, élever, instruire) à un projet d’adaptation des individus aux besoins des entreprises.
Il est donc logique qu’une partie des individus, notamment dans le secteur associatif et notamment dans l’éducation populaire, résistent à l’usage du terme “formation” quand il sous-tend des valeurs qu’ils combattent.
Pour autant, il semble possible d’investir des outils de la formation professionnelle avec des valeurs et finalités de l’éducation populaire, et ne pas laisser l’usage de la formation professionnelle aux seuls acteurs du développement économique.

• étymologie : vient de forme (bol, récipient, moule). Dans cette… (suite dans la revue papier)

 

Prise de décision et délibération des acteurs dans une entreprise démocratique
une tentative de modélisation à partir du cas d’OXALIS SCOP
par Kévin

Cet article a pour objectif de se pencher sur les spécificités des processus de prise de décision au sein des entreprises qui se réclament d’un mode de fonctionnement démocratique1. Partageant avec Sainsaulieu l’idée qu’il « ne suffit pas en effet d’inventer des institutions généreuses égalitaires et participatives, en partant d’une idéologie autogestionnaire et communautaire, pour que leur mise en oeuvre échappe à l’épreuve du feu des fonctionnements quotidiens » (Sainsaulieu et al., 1983: 12), nous avons voulu ouvrir la boîte noire d’une organisation pour tenter de comprendre comment, au-delà des statuts et des intentions affichées des acteurs, la prétention de fonctionner démocratiquement pouvait s’incarner pratiquement dans une prise de décision.
Ce sujet se situe en effet à l’intersection de deux dynamiques qui ont gagné en force et en visibilité lors des dernières décennies en Europe : d’une part, une dynamique de « valorisation constante et systématique de certains thèmes: la discussion, le débat, la concertation, la consultation, la participation, le partenariat, la gouvernance » (Blondiaux et Sintomer, 2002: 17), symptôme d’une aspiration à dépasser les contradictions et limites de la démocratie représentative; d’autre part, la montée en puissance du mouvement de l’économie sociale et solidaire (ESS), dont un des trois piliers politiques et juridiques est le fameux principe démocratique « un homme, une voix ». Comment les acteurs de l’ESS transposent-ils dans leurs pratiques ce principe démocratique inscrit dans leurs statuts? Où se situent-ils dans l’efflorescence de discours et d’initiatives autour des notions de participations, concertation, etc.? Ce sont à ces questions que nous nous sommes efforcés de répondre, avec l’ambition de modéliser tout ou partie d’un processus de prise de décision en contexte démocratique.
Notre premier souci a été d’expliciter ce que nous appelons les « entreprises démocratiques ». La démocratie étant un concept ambigu et difficile à définir tant il souffre d’un excès de significations, nous avons pris le parti de prendre littéralement « au sérieux » la parole des acteurs et de circonscrire notre champ aux entreprises qui se réclament d’un fonctionnement démocratique. Nous nous sommes donc intéressés aux présupposés normatifs de ces acteurs (ce qui est leur conception d’une vie bonne) en ce qu’ils constituent de notre point de vue le socle sous-jacent de leur conception de la démocratie: notre deuxième parti pris a donc été d’adopter une définition normative et contextuelle de la démocratie. Ansi l’entreprise démocratique est-elle pour nous indissociable des prescriptions normatives que se donnent les acteurs. Pour eux, le principe démocratique est un donné qui ne se discute pas.
D’un point de vue théorique, nous nous sommes situés à la croisée de la philosophie politique et des sciences politiques d’une part, de la sociologie des organisations d’autre part. D’un point de vue pratique, notre souhait a été de nous situer au plus près des acteurs et à leurs côtés, avec l’espoir de contribuer modestement à la production de connaissances actionnables, susceptibles d’aider les acteurs dans leur réflexion, la formalisation et l’amélioration de leurs pratiques.

Notre approche de terrain a consisté en une monographie d’entreprise consacrée au cas d’Oxalis SCOP. Cette entreprise comptait en 2008 près de 150 membres dont près de 50 salariés. Une de ses spécificités est d’être constituée d’entrepreneurs qui s’efforcent de développer leurs activités, toutes différentes, à l’intérieur d’un cadre juridique unique qui leur offre un accès possible au statut de salarié et à un outil de travail mutualisé. En 2008, une cinquantaine de membres d’Oxalis dégage une activité suf-fisante pour être salarié ; les autres entrepreneurs bénéficient d’un statut transitoire, le temps pour eux de pérenniser leur activité avant d’accéder au statut « d’entrepreneur salarié ».

I. Les apports de la littérature pour l’analyse des processus de prise de décision dans les entreprises démocratiques
I.1. Le « paradigme collectif » de l’organisation vu comme la combinaison de la confiance et de la mobilisation autour des valeurs collectives
Notre première hypothèse est que le processus de prise de décision démocratique est déterminé par un contexte, qu’il s’enracine dans un terreau normatif propre aux acteurs et au collectif qu’ils constituent. Nous identifions ce contexte dans lequel s’enracine le processus de prise de décision avec le concept de « paradigme collectif » d’une organisation, « c’est-à-dire une structure mentale, largement implicite, de concepts, de croyances et de valeurs, ou encore une façon de percevoir, de penser et d’agir associée à une certaine vision de la réalité» (Desreumeaux, 2005: 173). Les entreprises démocratiques sont  ainsi caractérisées par la place centrale qu’y occupe des
« valeurs collectives », définies par Malo comme une combinaison d’utopie et d’idéologie -respectivement définies comme « force de mobilisation présentant une alternative au monde actuel », et « force de cohésion nécessaire à une société ou un collectif pour tenir ensemble » (Malo, 2003: 19). Enjolras nous a permis d’enrichir cette définition en la croisant avec celle de capital social: « Le capital social constitue […] le fondement pour la réalisation d’actions collectives ayant un caractère de bien public. En l’absence de capital social et de la confiance et de la réciprocité qui lui sont associées, la mobilisation collective n’aurait pas lieu, chacun préférant se comporter en passager clandestin » (Enjolras, 2005: 14). A la notion de normes s’ajoute donc celle de confiance pour décrire la substance du concept de paradigme collectif. Il ne s’agit pas ici d’une conception statique et fonctionnaliste de la confiance vue comme un « risque calculé » -prendre le pari qu’une personne va se conformer à des attentes qui seraient pré-déterminées – mais bien au contraire d’une conception dynamique et constructive de la confiance, envisagée comme un processus de construction sociale fait d’apprentissages réciproques, qui va non pas seulement révéler mais transformer le comportement des acteurs (Mendez et Richez-Battesti, 1999). Il sera intéressant d’étudier sur le terrain la nature de cette « réciprocité » dont parle Enjolras comme contrepartie de la confiance.

I.2. Les décisions démocratiques sont prises dans le cadre d’un processus délibératif
Un riche corpus théorique a été développé depuis les années 1980 dans le champ de la philosophie politique autour de la question de la démocratie délibérative, qui prétend soumettre la décision politique à un processus d’argumentation rationnelle impliquant des points de vue contradictoires. Constatant que cette dernière partage avec notre sujet les préoccupations de dépasser les contradictions propres à la démocratie représentative et de s’intéresser aux processus et à la participation des acteurs, nous avons fait le pari qu’une hybridation des concepts de philosophie politique avec un terrain de sciences de gestion est possible.
De la lecture d’Habermas (1987), nous avons retenu les quelques principes fondamentaux suivants, en vue de de définir et transférer le paradigme délibératif de manière opératoire dans le champ de la sociologie des organisations :
+ La notion de processus: une norme n’acquiert de légitimité démocratique qu’au travers d’un processus de délibération qui est aussi le processus de formation de l’opinion publique
+ La notion de communication: ce processus de formation de l’opinion publique est de nature communicationnelle. Les citoyens échangent des raisons et des arguments en vue d’arriver à un accord intersubjectif. Les décisions sont prises démocratiquement par les participants à une situation de parole idéale
+ La notion d’espace public autonome: Ce processus se déploie dans un « espace public autonome », où les citoyens peuvent participer librement à la délibération. En rupture avec les théories politiques classiques de la démocratie (républicanisme, libéralisme), qui cantonnent la délibération dans l’enceinte d’un parlement, Habermas ancre résolument l’espace délibératif dans les discussions ordinaires des citoyens.
+ La notion de procédure: c’est grâce aux procédures de l’Etat de droit démocratique que les citoyens sont susceptibles d’arriver à un accord
L’importance de la notion de processus est soulignée par Bernard Manin dans un texte fondateur : « La décision légitime n’est pas la volonté de tous mais la volonté qui résulte de la délibération de tous » (Manin, 1985). La légitimité d’une décision ne réside donc ici ni dans la décision elle-même ni dans ses modalités (unanimité, majorité, etc.) mais dans le processus qui y a conduit. La théorie délibérative récuse en effet l’idée que les participants auraient des préférences pré-déterminées et non susceptibles de se modifier au contact d’autrui: « L’idée centrale de la théorie de la démocratie délibérative est au contraire qu’il n’est ni désirable normativement, ni justifié empiriquement, de considérer que lorsque les citoyens entrent sur le forum pour décider des affaires publiques, ils ont déjà des préférences entièrement formées et imperméables au contact d’autrui » (Manin, 2002: 46). Du processus délibératif naît la possibilité d’un consensus : « Le consensus […] parie d’une part, sur la capacité du groupe à inventer les termes du problème qu’il cherche à résoudre et, d’autre part, sur la multiplicité des options à découvrir pour atteindre ce but. En cela la question du consensus est moins de rallier une unanimité que d’ouvrir un processus d’empowerment. Autrement dit, l’unanimité est d’un certain point de vue seconde par rapport aux chemins qui ont présidé à l’obtention d’un accord » (Vercauteren, 2007: 62).
La notion de communication renvoie elle à l’opposition entre l’agir communicationnel, action orientée vers la compréhension, et l’agir stratégique, action orientée vers le succès. La délibération, du point de vue d’Habermas, exige des participants qu’ils renoncent à leurs intérêts privés ou catégoriels au profit du seul souci de l’intérêt général: c’est la force du meilleur argument qui doit orienter la délibération et non le marchandage.
Le concept d’espace public autonome fait référence à un espace, physique ou symbolique, où les participants à une prise de décision vont pouvoir se rencontrer pour délibérer. Il est public dans la mesure où: tous les membres du groupe humain concerné connaissent son existence et ont le droit d’y pénétrer; seul l’intérêt général y a le droit de cité, au contraire des intérêts privés. Il est autonome dans la mesure où il n’est dépendant d’aucune institution et est libre dans ses décisions. Bernard Eme (2003: 165) a proposé une intéressante adaptation de ce concept au contexte de l’ESS, qui fait selon lui « émerger des espaces publics d’autonomisation ancrés dans les  »mondes vécus » des individus » qui visent une « intégrité », une « autonomie des styles de vie » et voient prédominer les particularités communautaires et expressions identitaires fondées sur la culture, les ressources de solidarité et les formes de socialisation.
La notion de procédure renvoie à la nécessité d’édicter des règles pour prémunir le processus de délibération contre la menace que représente « l’agir stratégique » : risque d’appropriation de l’espace public à des fins privées, de clientélisme, de confiscation de la parole publique par des tribuns.
Le processus délibératif est donc théoriquement un processus de montée en généralité: les participants, à partir d’un point de vue de départ où leur intérêt particulier est prédominant, se forgent progressivement un nouveau point de vue centré sur l’intérêt général par l’effet vertueux de la dynamique de l’échange du meilleur argument avec les autres participants. Il sera intéressant d’évaluer la réalité et les modalités de cette montée en généra-lité chez Oxalis: grâce à quelles procédures est-elle réalisée? La prescription de l’agir communicationnel est-elle respectée?

I.3. Le pouvoir dans l’entreprise démocratique : participation par strates et phénomène de leadership
Il serait dangereux de croire que les phénomènes de pouvoir pourraient disparaître d’un groupe humain au seul prétexte que s’y déploie un processus délibératif. Le pouvoir « ne saurait être…. (suite dans la revue papier)

 

La crise du Père
par Alexis Vilain

La crise du Père ou le jugement du fils.
« Père », ainsi majusculé, désigne une fonction, voire une institution, comme on majuscule l’État ou l’Église. La « crise du Père » se déroule donc du coté où cette fonction opère, c’est-à-dire de la paternité comme rôle et de la famille comme place sociale ou mo-dèle généalogique. Mais en quoi consiste ce rôle : Père ? Qui le détermine et qui le joue ? C’est ce qu’une « crise » permet de déterminer.
« Crise », en effet, est gros du grec : je juge, j’estime. Le jugement  suppose un critère, c’est-à-dire un point de mise en perspective susceptible de révéler l’épaisseur et la consistance de ce qui est jugé. Deux questions surgissent qui se produisent l’une l’autre en inversion : d’une part, quel est le critère permettant de penser cette fonction paternelle et d’en révéler l’épaisseur ? C’est-à-dire, à partir de quoi cette fonction apparaît-elle dans toute sa profondeur ? Autrement dit : Qui juge du père ? Et d’autre part, la fonction paternelle ne constitue-t-elle pas un critère à l’aune duquel juger d’un certain bouleversement dans la civilisation ? Cette fois la question devient : Que juge le père ?
Avec Totem et tabou, le père de la psychanalyse investit le mythe darwinien de la horde primitive afin d’en extraire la figure conceptuelle du père de la horde, « père biologique » ou encore « géniteur »2. Ce père réel n’a rien d’un « père » puisqu’il n’en assume pas la fonction. Il est, au contraire, une figure de la toute puissance. Pour conserver la jouissance de toutes les femmes, ce géniteur exclut les enfants mâles susceptibles de devenir des rivaux. « Le père primordial est le père d’avant l’interdit de l’inceste, d’avant l’apparition de la Loi, de l’ordre des structures de l’alliance et de la parenté, en un mot d’avant l’apparition de la culture 3» écrit Lacan pour synthétiser certains éléments de l’ouvrage freudien. Pas de père, pas de fils, pas de temporalité, pas de culture. Il y a là une équation qu’il nous faut commencer à souligner : le mythe de la horde primitive met en évidence, par la négative, la corrélation entre paternité et filialité, ce qu’on pourrait nommer : filiation.
L’association des enfants mâles en vue d’éliminer ce géniteur, « dont, conformément au mythe animal, la satisfaction est sans frein”4, connaît cet étrange destin de se prolonger au-delà du meurtre dans son effectuation et de s’instituer à travers un repas au cours duquel le corps paternel est consommé. En choisissant de maintenir l’association, les enfants deviennent des fils et le géniteur mort un père : c’est la reconnaissance des fils qui institue le père comme Père. C’est de ce dernier qu’il est question dans l’expression « crise du Père », il s’agit d’un père « symbolique »5.
Ce que la « crise du Père » désigne et cherche à penser ce n’est pas la question de la fertilité masculine, mais une fonction qui articule une relation, et, inversement, une relation qui se pense relativement à une fonction : la relation du père et du fils n’existe qu’à partir d’une distinction entre la fonction paternelle et la position filiale. Par conséquent, on peut considérer que le fils instaure le Père : ce n’est pas dans l’autoproclamation que l’humain advient à sa position de sujet (seul le père de la horde s’autoproclame). Le fils instaure le père, cela veut dire, en effet, que les relations humaines se pensent davantage depuis l’institution symbolique qui les rend possibles qu’à partir de la biologie ou de la génétique. Même si la génétique est désormais capable de garantir l’identité du géniteur, le biologique ne peut rendre compte de la fonctionnalité de cette catégorie paternelle, parce que, comme nous allons le voir, cette fonction est entièrement liée aux facultés de représentation imaginaire et symbolique.

Il semble qu’il y ait deux fonctions qui se rattachent à ce Père : une fonction totémique et une fonction dite du « nom propre ». Mais, tandis que Jacques Lacan les disjoint pour donner à saisir ce qu’il apporte à Freud6, Pierre Legendre montre comment elles sont bien intimement liées. Reprenons ces fonctions en quelques lignes.
La fonction totémique est liée au renoncement à la toute puissance, elle cèle l’alliance des fils. La civilisation est instituée par le culte du père mort (le Totem) et ne se maintient que par la culture (le totémisme). L’autre nom du totémisme, donc de la culture, c’est l’interdit de l’inceste. Une fois encore, l’interdit de l’inceste n’est pas un interdit entre deux corps physiologiques. Comme le précise Legendre7, l’interdit de l’inceste n’est pas d’essence biologique, puisque biologiquement il n’y a pas de contre indication. L’inceste est justiciable des institutions (ce qui correspond à l’association des fils et au maintien de cette association à travers le rituel du repas en commun chez Freud8). Voilà donc cette première fonction du Père : une fonction relative au maintien de l’association des fils dans le temps, autrement dit, à la civilisation.
La seconde fonction, clairement mise à jour par Lacan, est une fonction de séparation9. Le nom propre issu du père sépare l’enfant de la mère. La toute puissance ou jouissance se joue du coté de la mère. Le renoncement à cette toute puissance, par lequel l’enfant peut advenir à la subjectivité, suppose l’intervention du père en tant qu’il introduit une rupture dans l’économie psychique du sujet.
La lecture de Pierre Legendre10 donne à comprendre en quoi les deux fonctions sont intimement nouées et combien la figure du père et de la mère sont des supports pour certaines places que le sujet occupe tour à tour jusqu’à occuper la sienne propre. Legendre prolonge le travail de Lacan en interprétant le mythe auquel Freud a recours comme récit dévoilant la structure psychique : les liens de sang sont une métaphore du narcissisme pour Legendre et, par conséquent, l’interdit de l’inceste n’est rien d’autre que le montage qui permet de sortir de la toute puissance comme prétention à l’identité impossible car totale. La mère n’est qu’un écran pour une projection privée se jouant entre le sujet et lui-même, elle figure alors le narcissisme11. Ce qui se trame dans le désir incestueux c’est l’enlacement du sujet avec sa propre image : là est le noyau de l’amour de la mère. Le désir incestueux désigne donc le désir qui s’ignore lui-même, véritable défi aux dieux : le désir d’absolu, le désir d’anéantissement ou de totalisation dans l’image de soi-même, mais désir qui n’est pas encore le désir dans sa relation au manque, c’est-à-dire le désir du sujet. La fonction que nous avons appelée, en écho à Freud, « totémique » et la fonction mise à jour par Lacan comme « fonction du nom propre » semblent bien se ramener à la castration qui joue, comme séparation de soi à soi, une fonction de subjectivation.

Qui juge le père ? Et que juge le père ?
Le critère qui permet de mettre en perspective la fonction paternelle, nous l’avons dégagé comme étant le fils. La fonction paternelle est celle par laquelle le sujet peut faire advenir l’autre comme fils. Cette fonction s’articule donc à la notion de civilisation en tant qu’elle se définit par le renouvellement générationnel. Et c’est cela, en même temps, que cette fonction « Père » donne à penser : comment la civilisation se maintient-elle ? Si la fonction paternelle n’est pas biologique, la civilisation ne va pas de soi. Il faut que joue une fonction dite du « Père » pour que l’humain advienne à son humanité, c’est-à-dire renonce à la toute puissance, au leurre narcissique, et compose avec l’autre sur un autre mode que celui de la seule rivalité imaginaire. Mais qu’est-ce qui garantit ce « il faut » ? Évoquer une « crise » de cette fonction, c’est laisser entendre que celle-ci n’est plus assurée et que par conséquent la civilisation est menacée. Qu’est-ce qui menace ainsi le jeu de cette fonction ?
La « tentation originaire de défilialisation » ou « fantasme du père de la horde », chacun le porte en lui, nous assure J.-D. Causse12. Nous sommes tentés de nous prolonger dans notre descendance. « En effet, le fils ou la fille, en son advenue même, vient attester, chez l’ascendant, l’altérité ou la singulière nouveauté, mais aussi la temporalité, le manque l’expérience de la limite et de la mort. A cela on a dit « oui » pourtant pour entrer soi-même dans le monde et pour prendre place dans la chaîne des générations. Mais ce «oui » se trouve aussi recouvert par un « non » qui vient de la volonté mortifère de se survivre fantasmatiquement à travers ses propres enfants, de se soustraire à la succession des générations et d’échapper ainsi à l’usure du temps et de la mort. » La première raison à la crise du Père réside donc dans la puissance du narcissisme. Elle n’est donc pas accidentelle ou circonstancielle mais constitue un élément structurel pour toute civilisation. J.-D. Causse poursuit : « Nous sommes toujours tentés de faire obstacle à l’événement qui fait advenir des fils et des filles, en leur nouveauté, et de nous prolonger nous-mêmes à travers eux. 13» Mais c’est pour préciser cette fois que « c’est face à ce risque que les textes bibliques évoquent le Dieu qui rouvre sans cesse un espace pour que puissent naître vraiment des fils et des filles un peu plus libres de la capture opérée par l’ascendance »
Une telle remarque nous conduit à interroger la crise du Père ou de la filiation à partir du sentiment religieux et de la fonction civi-lisatrice de la religion. Si Dieu est ce qui a pour fonction d’ouvrir cet espace où la filiation peut…. (suite dans la revue papier)

 

sommet secret
par Anne Percin

C’est un jour de grand soleil et de grand vent.
Jérôme Abelcassis, dit le Professionnel, dit Bébel, guide de haute-montagne du Bureau des guides de Chamonix, observe aux jumelles le glacier des Bossons. Au-delà des pentes d’un blanc aveuglant, des barres plus sombre sont à l’ombre. Le Mont Blanc, au soleil, bronze. Rose comme chaque soir et chaque matin. Indécemment rose.
Bébel laisse pendre ses jumelles à son cou, remet ses lunettes fumées. Dans dix minutes, un tout petit peu moins, les stagiaires seront là. Ce matin, c’est le départ d’une course d’entraînement avec les aspirants. Ils sont quatre, venus faire leurs preuves, encadrés par deux guides chevronnés. D’Argentière et de Saint-Gervais, ils arrivent en mini-bus avec Michel, l’autre guide. Bébel est en avance, comme d’habitude. Il est le seul à habiter Chamonix toute l’année. Il a prévu de faire avec eux la voie historique, tranquillement, par les Grands Mulets : le chemin le plus long et le plus beau, le plus noble aussi, vers le sommet. Bébel sera là pour les juger. Rien d’autre. Il sera impitoyable, désagréable, hostile : c’est ce qu’il sait faire de mieux, c’est ce qu’on attend de lui. Guide chevronné depuis quinze ans, professeur d’alpinisme, moniteur d’escalade sur glace : beaucoup de futurs guides sont déjà passés entre ses mains en préparant les épreuves d’aspirant. Chacun en garde des souvenirs, pour ne pas dire des séquelles. Au bureau des guides, on l’appelle l’Éliminateur.

Voilà que s’arrête sur le parking un véhicule aux vitres bleues avec le logo de la SNGM. Le moteur ronronne encore. La portière du mini-bus coulisse et aussitôt, les gars en tombent comme des pierres. Pendant que le moteur tourne, les aspirants déchargent leur équipement. De loin, Michel a aperçu son collègue. Il fait un geste dans sa direction. En guise de salut, Bébel effleure le bonnet péruvien qui couvre son crâne nu. Un geste presque militaire. La camionnette repart, s’engage sur la route qui revient vers Chamonix.
Tandis que les aspirants se répartissent les sacs et le matériel de glace, Michel traverse le parking des Bossons. Il va droit vers Bébel, qui n’a pas fait un geste pour aller à leur rencontre. Comme le Mont Blanc, il est resté dans un carré de soleil, attendant qu’on vienne à lui.
– Tu vas bien ? La météo est bonne. Et le vent, t’as vu ? Je t’amène les petits jeunes, tu vas me les massacrer !
Bébel a l’habitude de ce discours sans queue ni tête. Il ne dit rien, serre les mains qui se tendent vers lui au fur et à mesure de leur arrivée.
On lui présente Fréderic, un grand gaillard à lunettes qui a l’air d’un ingénieur. Pas vraiment un profil de montagnard, mais bon technicien, paraît-il. Sérieux, appliqué. Puis le grand Lionel, un maigrichon aux mèches noires, le fils d’un collègue, un taiseux comme Bébel. C’est rassurant. Au moins, avec lui, pas de parlote inutile. Arrive Sherman, un grand blond, avec une tête de vedette suédoise de film porno des années 70. Bébel fait la grimace, qu’on interprète comme un sourire. Les cheveux blonds le dégoûtent. Il a comme ça de ces dégoûts inexplicables. Des phobies, presque. La couleur jaune. Les cordes et les ficelles, tout ce qui file entre les doigts, qui fait des nœuds. Certaines matières aussi, tout ce qui est glissant, collant ou filandreux. Les cheveux fins, c’est un de ces trucs. Lui-même, il se rase la tête depuis dix ans, parce que l’idée de perdre ses cheveux l’horrifiait.
Enfin déboule le petit Jean-Jacques, dit J-J, ou encore Gigi. Celui-là, Bébel le connaît. Un champion d’escalade. Son meilleur élément, au dernier stage d’alpinisme. C’est le plus jeune du groupe, le plus petit, aussi. Plus petit que lui, pourtant Bébel n’est pas très grand. Mais c’est bon signe, d’être petit, en montagne. Les plus grands guides le sont, ce n’est sûrement pas un hasard. Seulement, Gigi a une grande gueule. Des yeux rieurs, un air de se foutre de tout. Et le plus souvent, quand on le croise à la station, des tas de nanas qui se pendent en grappe autour de lui lors des bals de fin de promo ou les soirées en boîte. Et ça, c’est encore pire pour Bébel que les cheveux filasses. Et c’est encore plus inexplicable. Mais puisqu’il est là, cette tête à claques, et qu’il est venu pour en chier, il va en prendre pour son grade. On verra bien ce qu’il a dans le ventre, on sera fixé. Après tout, ils sont là pour ça : lui, Bébel, et tout le massif du Mont-Blanc, pour séparer le bon grain de l’ivraie.

Le groupe quitte le parking des Bossons, prend le chemin de la montagne.
Le sentier est usé, les abords en sont tellement balisés qu’on dirait un départ en promenade du dimanche. Pourtant, chacun parmi eux sait que c’est là le premier pas historique. Alors que l’ascension classique se fait sur deux journées, une seule si on fait la course à la bombe, le raid qu’ils s’apprêtent à faire va les promener dans le massif durant cinq ou six jours. C’est un chemin qu’on n’emprunte plus guère, mais Bébel, qui y tenait, appelle ça “le tour du propriétaire”. Aucun guide, soutient-il, ne devrait se croire autorisé à accompagner un groupe au sommet sans avoir mis au moins une fois ses pas dans ceux des illustres pionniers. C’est une approche lente, qui n’a rien de très spectaculaire en son début, rien qu’un chemin digne d’une randonnée de moyenne montagne. Le sommet du Mont-Blanc, auquel seront parvenus bien avant eux des équipées parties en même temps, se donnera à eux au bout de plusieurs jours où ils l’auront à peine vu.
C’est un cadeau. Il y a de la gourmandise dans leurs pas.

On échange des propos enjoués, chacun y va de son anecdote : sa journée de la veille, sa dernière course.
Bébel serre les dents. Le bruit l’irrite, les voix l’agressent. Il se tait. Il sait que s’il réclame le silence maintenant, le groupe va se souder contre lui. La tension monte, insidieusement, dans l’i-gnorance de tous les autres. Personne ne sait ce qui monte en lui, et qui ressemble à une bête fauve qui se lève. Gigi raconte sa nuit, comment il s’est couché tard, alors qu’il savait qu’il partait en raid, mais c’est pas de sa faute, il a fêté son départ dans un bar à la station, et il y avait ces nanas, justement…
– Un enterrement de vie de jeune fille, les gars ! Vous avez déjà vu ça ? Non, sans blague, c’est du délire. La future mariée, c’était la plus folle de toutes…
Et il décrit les gestes, raconte l’alcool, la danse, la musique. La fille qui veut rejoindre les pistes de ski à deux heures du matin, pour gagner un pari… Comment il s’est retrouvé à la raccompagner chez elle, en gentleman, n’est-ce pas. Tout le monde a compris, tout le monde sourit, plaisante, rit. Gigi monopolise l’attention : tandis qu’il cavale comme une chèvre sur le sentier, il parle tout le temps, se retourne,  gesticule, imite des accents, tire sur la pointe de sa minuscule barbichette tressée qui lui pend au menton, et ses yeux noirs sourient sans cesse.
– Silence, bordel !
Le groupe se retourne vers la voix qui vient de rugir, certains s’arrêtent. Bébel poursuit sa progression, les dépasse, se met en tête. Au passage, il lance à Gigi :
– Dis-donc, merdeux. Que tu te couches à trois heures et complètement bourré avant de faire un sommet, ça te regarde. Mais que tu t’en vantes, ça me dépasse. On n’a pas besoin d’une chèvre folle chez les guides. Alors tu la boucles, ou tu fais demi-tour.
Gigi est cloué sur place. Il le regarde. Les yeux de Bébel sont d’un bleu froid. Ils ne cillent jamais. C’est un homme de fer et de glace. Les yeux noirs se détournent.
– Avec un peu de chance, ajoute le guide, tu peux encore rattra-per le cortège. La mariée t’offrira la soupe à l’oignon.
Tout le monde se jette des coups d’œil amusés. Gigi fait la grimace, et se place en queue du groupe.
L’ascension, reprend. De loin en loin, Michel amorce quelques sujets avec Bébel, mais les bribes de conversation retombent vite. On poursuit dans un silence relatif, entrecoupé de quelques remarques sur la végétation, ou la fonte du glacier des Bossons.

*

Placé en arrière du groupe, Gigi observe. Ils marchent depuis trois heures déjà sur le sentier muletier en lacets.
Le soleil est vif. Ils ont quitté la zone des sapins, l’air est sec.
Gigi observe le reste du groupe, et surtout, il observe Bébel. Son prochain coup de gueule, le froncement de ses sourcils, sa future répartie cinglante. Il l’a compris depuis les premières secondes, sur le parking, au regard assassin que le guide lui a jeté au moment où il serrait la main de chacun : il va avoir droit au traitement spécial. Nunshaku, kalashnikov, coup de poing américain, dans ta face. Chèvre folle. Il l’a dit, ça y est, c’est bon, ça va prendre, il n’y a plus qu’à attendre. En montagne, un surnom ça vous colle au cul.
Et il est très fort pour ça, Bébel. Vous coller une merde à la chaussure et prétendre que vous puez. Pousser à la faute.
C’était pareil pendant ce stage d’alpinisme, il y a quelques mois. Une série de petites vexations sans gravité, mais répétées. Certains aspirants guides prétendent que plus Bébel est dur, plus il est critique, mieux c’est. Il n’est infect qu’avec les bons éléments : les faibles, il les méprise. À en juger par le nombre de réflexions que Gigi a déjà entendues, il doit être brillant. C’est presque flatteur.
Des erreurs techniques, Gigi n’en fait pas beaucoup. Il est rapide, précis, sûr. Bébel n’a pas grand’chose à redire à ça. Mais ce qui ne passe pas, c’est tout le reste. Son attitude. Son physique, sa voix, ses cheveux en pétard, sa barbichette, enfin tout, quoi. À la moindre petite bourde, pour un mot de travers, Bébel lui tombe dessus de toute sa masse d’expérience, de toute morgue. À se demander comment il peut être guide, accompagner des clients en montagne toute l’année : comment supporte-t-il leur présence, leurs paroles ? C’est un misanthrope. Un vrai, comme on n’en fait plus. À croire que le mot reste dans le dico juste pour lui. Il faut le savoir et y résister, c’est tout. Comme une mauvaise passe en montagne. Il n’y a pas moyen d’adoucir la pente, ni de contourner l’obstacle. Il vont l’affronter, et se préparer à en baver.
Gigi le savait, en partant. Il est prêt.
Il connaît le prix à payer pour avoir le droit de faire ses preuves auprès du meilleur guide de Chamonix.

On raconte des choses étonnantes sur Bébel, sur ses exploits.
Beaucoup d’anecdotes flatteuses s’échangent à son sujet. Des sauvetages périlleux avec la Compagnie des Secours, dont il est membre ; des courses achevées dans la tempête, bouclées en un temps record. Si on l’appelle Bébel, c’est parce que c’est un cascadeur, un vrai. Il faut le voir sur les glaciers, c’est son élément : aussi à l’aise que s’il avait des ailes et se retenait de s’en servir par souci d’économie. Parce qu’on le dit avare, aussi. De paroles, de compliments, de confidences et d’argent, disent certains. On ne lui connaît pas de famille, malgré son âge, 42 ans, ni d’attaches autre que celle-là : le Mont-Blanc. On lui prête des conquêtes exotiques : une Chinoise se serait sacrifiée pour lui, quelque part dans le massif de l’Himalaya, à moins que ce ne soit une Péruvienne sur les pentes de l’Aconcagua ? Il aurait un fil adoptif, avec qui on l’aurait vu plusieurs fois dans la vallée. D’autres soutiennent que c’était son petit frère, et d’autres prétendent encore autre chose mais on ne les écoute pas. Car Bébel a ses zones d’incertitude, ses gouffres et ses failles, comme tout homme. Un tas de rumeurs circulent. Certains parlent de ce jour où il a dévissé, perdu un partenaire encordé, qui est mort. C’était un étranger, avec qui il voulait faire l’Anapurna, à ce qu’on dit. Un ami à lui. Il ne s’est jamais remis de sa mort. Personne ne la lui a jamais reprochée, pourtant.
Tous les grands sommets ont leurs pentes dangereuses, leurs faces obscures, leur secrets et leurs crimes. Ça ne les empêche pas de briller dans le soleil.
Gigi attend de voir Bébel déployer sa force, lorsque la course aura vraiment commencé. Quand les premières difficultés arriveront. Il attend de sentir sa puissance, son expérience écrasante qui les impressionne, les provoque, les stimule.
Il faut bien, dans la vie, admirer quelqu’un, alors Gigi a choisi Bébel. Ça fait déjà un moment, ça date même d’avant ce stage d’alpinisme. Évidemment, personne ne le sait. Et ce n’est pas lui qui aurait l’idée de s’en vanter. Vu comme ça a commencé entre eux, en plus, ce serait carrément ridicule. Alors il serre les dents, il encaisse sans broncher. Être détesté par un con, c’est logique, mais pénible. Être haï par quelqu’un qu’on admire, c’est grisant. Ça donne le vertige. Ça donne envie de se surpasser. Ça rend plus fort, ça rend meilleur.
Un jour, se dit Gigi, j’aurai la même plaque en laiton que lui sur ma veste de montagne, j’aurai le même titre et autant d’expérience, même si ce ne sera pas la même. Et lui, Bébel, qu’est-ce qu’il deviendra ? Un vieux con. Un pauvre schnock que personne n’embauchera plus pour une course, il sera trop vieux. Trop têtu, surtout, incapable de se plier aux exigences des clients, il finira par les enfermer dans un refuge pour se taper une aiguille tranquille – ça s’est vu, des guides qui pètent les plombs et plantent leur cordée pour filer à l’anglaise. Ou bien, il disparaîtra comme ce guide qu’on vient de trouver mort dans les Pyrénénes, un gars d’ici. Encore un Savoyard tombé au champ d’honneur.
En vieillissant, un guide comme Bébel, ou ça devient un vieux con, ou ça fait une croix de pierre dans les neiges éternelles.
Un sacré putain de gâchis. Gigi, lui, le voudrait immortel. Pour se mesurer à lui dans vingt ans, il veut continuer à le suivre des yeux, à le regarder évoluer sur les glaciers, là où l’air ne sent plus rien, où l’oxygène se fait rare, où le temps disparaît. Il le veut dressé contre lui, en ennemi s’il le faut, en barrage, en obstacle perpétuel.

*
Gigi est assis sur la neige tassée, devant le refuge des Grands Mulets où ils vont passer la première nuit.
Ils viennent de traverser la Jonction, point de rencontre des glaciers de Bosson et de Taconnaz : chaos de glace, amas de séracs crevassé et périlleux. Un passage compliqué par les effondrements de glace qui craque. Il a fallu jongler entre crampons et sauts de chèvre. Légereté et pesanteur, adhérence et vol plané. Un jeu d’enfant pour Bébel, un exercice de style pour tous les autres. À ce titre, la passe à elle seule justifiait la course : pour voir un pro sauter de sérac en sérac, il fallait faire le déplacement.
Gigi ne s’en est pas trop mal tiré. Mais la journée, malgré tout, a été pesante. Et ce n’est même pas vraiment de la faute de Bébel. Même si ça a l’air de le réjouir. Parce qu’à cause de lui, depuis ce matin, tout le monde appelle Gigi La Chèvre.
C’était couru d’avance. Il a bien manœuvré, le salaud.
Et en montagne, les surnoms vous collent au corps comme une deuxième peau, comme un masque. Pourquoi ? Peut-être pour mieux vous repérer, parce qu’on a besoin, très vite, de savoir qui vous êtes. On vous colle un surnom comme un bonnet coloré à un gamin sur une piste de ski, pour ne pas le perdre de vue dans la neige. Ou bien, c’est pour vous étiqueter au plus vite, pour qu’on sache, avant de vous perdre à tout jamais, à la fin de la course ou à la fin de la vie, qui vous étiez, en quelques lettres, en quelques syllabes, à qui on avait affaire.
Alors, pour couper court au plus vite à cette pratique, Gigi a décidé d’agir.
Ce soir, ça doit être la fin de La Chèvre.
Ce surnom a assez vécu. C’est bien assez d’avoir vu disparaître ses deux prénoms, Jean et Jacques, réunis en seul. À la station, il a endossé sans broncher le titre de Gigi l’amoroso. L’amoureux, pourquoi pas. Joli cœur, comme disent les filles. Mais La Chèvre, non. Il ne s’habitue pas aux remarques sur sa “barbichette” – un bouc tout ce qu’il y a de plus cool, pourtant. Avec une perle en bois à la pointe d’une mèche de barbe. Un peu trop voyant pour Bébel, et pas dans le goût de ses camarades de cordée non plus, on dirait.
Il n’y a pas trente six moyens d’en finir.
Gigi sort de sa poche son couteau suisse, déplie la lame qu’il passe sur une pierre pour l’aiguiser.
De la main gauche, il tend la tresse, de la main droite, au ras du menton, il tranche dans le poil.
Il regarde dans sa main cette petite tresse brune, terminée par une perle en bois. Il l’aimait bien. C’est une amie qui avait  entortillé la perle dans les poils. La perle était rouge l’été dernier, elle avait délavé à chaque douche, était devenue beige. Il fourre la relique dans la poche intérieure de son anorak, frotte son menton avec de la glace.

Les autres préparent le bivouac. Personne n’a rien vu.
Bébel est occupé à défaire les nœuds d’une ficelle qui ferme un sac de vivres. Michel évoque avec lui la journée passée, lui demande de dire un mot sur chacun des aspirants : leurs aptitudes, leurs performances.
Malgré les grognements de Bébel, qui proteste qu’il n’a pas d’avis, que c’est trop tôt, Michel ne se démonte pas.
– Et le petit ? Tu m’as dit qu’il était le meilleur, à ton stage d’alpinisme.
– Un grimpeur. Tu lui donnes une paroi, il est content. C’est tout. Ça ne fait pas de lui un guide. Regarde, depuis ce matin, il se traîne.
– Il s’en est bien tiré, sur la glace.
– Ça ne compte pas. La glace, c’est traître. On ne peut pas juger.
Michel soupire. Il ne cherche pas à répondre, à quoi bon ?
– OK. Mais il a bon esprit, non ? Tout le monde l’aime bien. Je l’ai déjà vu cet été encadrer un groupe de rando. Faut voir ça ! Tout le monde le suit comme un seul homme, et avec le sourire, en plus. Rien à voir avec les groupes sinistres qui reviennent dans les stations avec des têtes de condamnés à mort.
– C’est pour moi que tu dis ça ?
Michel grimace. Merde, il est allé trop loin.
– Désolé, mais je n’encadre pas un groupe pour les faire marrer, moi. On n’est pas des clowns.
– Arrête, Jérôme, on se comprend. Tu vois ce que je veux dire. Les clients, il faut savoir les prendre, non ? Chacun a ses mé-thodes. Toi, t’es un pro. T’imposes le respect. Ils ont confiance en…. (suite dans la revue papier)

 

Mais que faire de l’urgence?
par Christophe Chigot

Responsable d’un café-lecture à Lyon, je me suis confronté dès son ouverture en septembre 2005 à la question de l’urgence. D’ailleurs « confronté », le mot est faible, disons plutôt … noyé ! Du jour au lendemain, j’ai du apprendre, en faisant, un grand nombre de métiers nouveaux – employeur, gérant d’une SARL, commerçant, … – dans un projet qui génère un grand nombre d’actes administratifs et comptables (deux structures, une activité commerciale avec de nombreuses factures, plusieurs salariés qui changent régulièrement, …) et de problèmes.
Des petits problèmes, environ un tous les quinze jours, comme une machine qui tombe en panne, un fournisseur négligeant ou une trésorerie qui vacille et un bon gros soucis tous les trimestres qui demande une énergie qui s’étale : un permanent qui tombe en panne, un financeur négligeant ou une subvention qui vacille. Chaque heure, et je pèse mes mots, une sollicitation nouvelle qui commence par « au fait, Christophe … » ou « ah oui, faut que je te dise … » ou encore  « ah ben tu tombes bien … ».
Pris dans le flot du quotidien, à ferrailler contre du vent, épuisé par de longues soirées à tenir le café-lecture qui s’ajoutent aux journées de gestion du lieu (et de ses problèmes, donc), m’est venue le sentiments que de l’urgence, je ne m’en sortirait pas. Le sentiment amer, qu’à traiter toutes ces petites choses, je n’arrive plus à mettre en place des solutions durables, à m’affronter aux questions importantes … qui me permettrait de sortir de l’urgence.

L’urgence donc, celle qui n’attends pas, ce qu’il faut faire de suite sinon, après, c’est trop tard, mon urgence (mon train, mon rendez-vous de 16h, mon envie de mousse au chocolat, …) et surtout l’urgence des autres, l’injonction des autres.

Alors, que faire pour lui résister, l’envoyer paître même pour enfin retrouver une vie posée, ce regard lointain qui dessinent déjà les contours d’une société meilleure ? Les vieux renards vous en conseilleront au moins trois :

1. Trier l’urgent du non urgent, replacer l’important au coeur du problème : Qu’y a t-il d’important dans tout ça ? Quelles sont les conséquences si je traite ce machin lundi prochain ? Détendons-nous, prenons tout cela avec distance (j’en connais qui prenne une journée au vert quand l’urgent devient trop envahissant ou qui, derrière leur bar, devant la multiplicité des commandes, font la vaisselle pendant 5mn pour calmer le jeux). Soufflons, trions !

2. Mettre en place des procédures : une liste, un temps hebdomadaire pour tous traiter, un moment unique où on reçoit toutes les informations, une réunion d’équipe ou de gestion, des grilles, tableaux et autres objets de communication interne, …

3. Déléguer : la belle affaire ! Achetez vous une secrétaire, un comptable, un responsable administratif et financier, une standardiste, un DRH, un attaché parlementaire et…. (suite dans la revue papier)

 

Culture et territoires
par Thierry Lafont

Dans le cadre d’une recherche inter-ministérielle commandée par le Ministère de l’Equipement, Le Ministère de al Culture, la DRAC Ile de France et la DRE Ile de France, terminée en 2009, le laboratoire architecture anthropologie de l’ENSA Paris-Villette a créé une équipe de recherches composé de deux anthropologues, un musicien et un danseur. Ce dernier nous livre ici des éléments de réfle-xion, retirés du contexte de la recherche, mais néanmoins inscrits dans celle-ci donc sur les territoires de Pantin et Vitry. Il ne s’agit donc pas d’un texte cohérent et fini, mais d’éléments de travail permettant à chacun de poser de nouvelles questions sur sa propre pratique : comment chacun de nous peut-il « lire » et « pratiquer » un territoire ?

Se questionner sur le territoire, le territoire et des rapports à la culture, à partir et avec mon identité de danseur:
+  en choisissant quelques mots en rapport avec cette identité et mes pratiques : mouvement, surface, écorce, noyau, rencontre, frottements
+ en marchant le territoire comme une danse en construction
et livrer ainsi des éléments de réflexion.

Mouvement
Du point de vue de la danse…
Si la danse ne faisait que mettre en évidence une particularité inhérente au corps : le mouvement. Car le corps n’est que cela ; tout en nous se déplace : le sang, l’eau, la nourriture que nous avalons, les organes, les pensées…
Le corps n’est jamais en situation statique, même dans le sommeil, mais cela ne se voit pas.
Nous sommes toujours en situation d’équilibre transitionnel : debout ne veut pas dire arrêté dans l’espace, mais en constant micromouvement pour tenir ainsi, une sorte de petit voyage autour de l’axe, sorte de fil à plomb. Pour le danseur, ces sensations sont très présentes car le debout est plus qu’une station ou statue, il est une recherche autour de cet axe vertical, qu’il nous faut constamment chercher, essayer de trouver, tendre à installer.
Cet exemple montre comment une situation connue pour tout le monde devient pour le danseur une infinité de possibles car de tout petits déséquilibres peuvent mener à un autre debout, ou à la chute. Pour le danseur, le corps est une globalité, il n’y a pas de rupture entre tête pensante et corps actant, la tête est une partie du corps. Le travail est de construire le foyer où tout peut se rencontrer en d’innombrables points de fusion, faire en sorte « que le mouvement du sens épouse le sens du mouvement ». Si danser n’était pas simplement signifier, symboliser, indiquer des choses, mais plus tôt tracer le moment où tout cela prend naissance. Ainsi la notion de sens ne serait possible que dans l’action, dans l’acte de la danse.
Il faut atteindre une sorte d’adéquation entre conscience et corps. Etre constamment attentif à cette réunion, par différents moyens pour continuer à creuser de nouvelles possibilités de mouvements : nouvelles (dans le sens de pas encore découvertes pour soi et non dans le sens de créer), ou comme le dit Deleuze afin de découvrir d’autres « cartes d’intensités qui parcourent le corps du danseur». Pour nous, il est courant de faire voyager la conscience à l’intérieur du corps, comme s’il s’agissait d’une sorte de regard. D’ailleurs on parle aussi de regard intérieur, périphérique, ou extérieur, cela s’applique aussi à l’espace et évidemment à la conscience. Le danseur a besoin d’avoir ces trois dimensions pour être dans le faire de la danse.

Du côté du corps/territoire…
– Essayer de traiter de façon autonome le déplacement dans le territoire, considérer ce mouvement dans l’espace avant tout comme un processus de connaissance.
– Apprendre ce parcours par la marche, le tracé, se laisser découvrir, s’arranger avec, se l’approprier, n’être que dans ce geste de parcourir, pour que ce parcours devienne sien, qu’il devra me transmettre comme un fil entre nous.Cette déambulation doit avoir la capacité de produire une attitude, une posture, une forme.
– Considérer ce franchissement d’une distance spatiale, cet « entre espace », ce « dans le territoire », cet « en dedans du trajet », comme une possibilité d’outil.
– Se faire un parcours, pour marcher, donner du profil à son chemin, ouvrir une trace, une voie, marcher pour apprendre au fur à mesure de cette marche à s’adapter au contexte, faire corps, sentir des postures différentes habiter le marcheur, devenir le terrain.
– Cette construction d’abord abstraite, devra par le vécu s’adapter à la réalité, se construira aussi en fonction des accidents ou des contrastes, des évènements qui ne manqueront pas de scander la progression de ces déplacements qui s’inscrivent sur une durée longue de recherche. Un temps possible pour voir car connaissance intime du trajet les micros transformations, aller au plus petit changement, celui dit invisible. Rencontrer des rythmes.
Oscillations…
Entre intérieur : le parcours du marcheur
Et extérieur : ce qui l’entoure, ce qui permet l’inscription du trajet
Pour trouver selon Winnicott
« une aire intermédiaire d’expérience »
Une partition de marche, pour être en prise avec une géographie physique et une cartographie psychique.
Une procédure des écarts et des frontières.
Marcher comme façon d’ouvrir de s’ouvrir à l’espace.
Le mot Tao : voie, marche est l’une des pratiques regroupées sous le vocable : wei-wu-wei :
-« agir sans agir »-

Une possibilité pour une autre approche du territoire…

Arracher le mouvement de son intention de bouger pour se rendre d’un point à un autre. Mais alors : considérer le mouvement comme une attention à se mettre en relation, ce qui implique de se trouver des liens des passages, permet d’appréhender l’espace d’une autre façon, car se mettre en mouvement veut dire alors être sensible à cet espace qui se modifie avec le déplacement. Si l’on est dans l’attitude d’intention tout ce qui peut entraver la jonction des deux points devient empêchement, obstacles et engendre un rejet, pas de négociations avec soi et l’espace juste un rapport d’affrontement.

« Il s’agit de cette capacité qu’a un territoire particulier, dont l’objectif des artistes qui l’arpentent est d’en faire l’étude, d’être d’emblée pour ceux qui le parcourent un objet ouvert capable de produire lui-même une ouverture dans la perception du monde par le sujet, d’engager lui-même un processus d’exposition chez celui ou celle qui le traverse… » (Thierry DAVILA – Marcher, créer –  Ed Regards, 2002, une cinéplastique en héritage, p 41.)

Territoire
Territoire /surface -1-
Territoire /écorce -2-
Territoire / noyau -3-
Territoire / surface – 1-
Cette première approche du territoire, celle fondatrice de notre recherche, celle qui conditionne le tout. La considérer comme ce qu’elle représente ; à savoir une partie extérieure, une première face visible du terrain d’étude. Mais en même temps une surface qui circonscrit, qui limite qui donne déjà un point de vue, un espace, une dimension. Mais en tant que surface elle n’est qu’une première couche apparente, peu profonde. On pourrait simplement la qualifier d’apparence d’un territoire ; il ne s’agit que d’une  première couche externe, une première peau qui en aucun cas ne renseigne. Mais déjà, dans cet état de surface, elle est lieu d’exploration, début de la démarche, amorce de la découverte. Se questionner sur ce qu’est cette première couche, un premier regard, observer pour mettre en mouvement, empêcher de nous laisser face à une statique qui conduirait à une interprétation en aplat. Une proposition de changement d’appréhension de cette surface, car à l’observer de plus prés nombre d’informations nous sont données ; avec un transfert de lunettes, une transposition, il devient possible de rendre  mouvante cette somme d’informations. Donc un aplat statique traversé par des axes de circulations, importants, secondaires, des noms qui peuvent donner une sensation : un quartier peinture, musique… Mais rien de mouvant, d’humain… Pourtant une suggestion : imaginer cet aplat, ce territoire / surface -1- comme une première peau visible qui serait la peau de votre paume de main. Déjà il y a un autre contexte, qui pourtant reste le même à priori: une surface externe. Cependant si vous projetez cette surface dans votre… (suite dans la revue papier)

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