articles Efadine n°7 – février 2017

Obéir
par Alexis Vilain

1) Situation, problème, définition : obéir et écouter.

De l’écoute à l’obéissance.
Pour travailler sur l’obéissance, il m’a semblé, au moins dans un premier temps, sinon contradictoire du moins paradoxal de travailler sur l’écoute :
d’abord parce que, comme nous allons le voir, l’obéissance est étymologiquement liée à l’écoute et ensuite parce que c’est bien cela que j’attends de vous à qui je m’adresse : que vous écoutiez.
J’attends d’être écouté. Ou du moins je m’attends à ce que vous le fassiez. Sinon pourquoi prendre la parole ? Mais je sais aussi que cela peut ne pas être le cas. Où l’on voit que toute prise de parole est un risque, puisqu’il n’est pas acquis d’être écouté.
Il faut dire que ce n’est pas facile d’écouter : ne commençons-nous pas, par exemple, par opposer à celui qui prend la parole une revendication de légitimité : « Qu’est-ce qui t’autorise à parler ? » sous-entendu : « Je ne suis plus un enfant ! », « Je n’ai plus à être en position d’écouter ! » ? Ou encore, d’une manière moins frontale, c’est notre lassitude ou notre fatigue qui vont nous servir de défense contre l’intrusion de l’autre dans un équilibre que nous avons du mal à maintenir. Nous nous défendons en n’écoutant pas, quand nous ne nous défendons tout simplement pas d’écouter. Une position d’écoute n’est donc pas facile à tenir.
La position d’écoute n’est en effet pas une position spontanée. Notamment parce que ça parle en celui qui écoute, ou qui voudrait écouter : «Qu’est-ce qu’il me veut ? »,  «  Il dit n’importe quoi. », « Quel frimeur ! », « Est-ce qu’il fait attention à moi ? », « Je ne comprends rien. », « Qu’est-ce que je fais là ? »,  « Est-ce que ça va m’intéresser ? »… Ça continue de parler à l’intérieur de celui à qui l’on parle, ça continue de parler même en celui qui s’est déplacé pour venir écouter ; ça continue de parler et ça peut l’empêcher d’écouter, et pourtant il est venu pour cela, pour écouter.
Au point où nous en sommes, une question vient à l’esprit : est-ce que vous allez réussir à aller au-delà de ce qui parle en vous pour faire une place à ce qui vous est dit ? A moins que ce ne soit le travail de celui qui parle : est-ce que je peux parvenir à aller au-delà de ce qui parle en vous, à saisir ce qui parle en vous, à m’y adresser directement ? Il y a là des questions auxquelles on ne répond pas, ce sont les faits qui y répondent, petit à petit. En tout cas, nous venons ensemble de rencontrer ce qui pourrait se poser comme un obstacle à l’obéissance, quelque chose qui réside dans la difficulté qu’il y a à tenir une position d’écoute. Approfondissons.

(suite de l’article dans la revue papier)

Cultures et civilisations
par Jacques Ardoino (mars 2002)

Tantôt employées au singulier, tantôt au pluriel (ce dernier souvent associé à leur représentation plus singulière [Michel de Certeau, 1969]), ces deux notions vont prendre une place très importante au sein des sciences humaines et sociales, notamment dans les champs intimement liés de l’anthropologie et de l’ethnologie (sans préjudice des rapports, encore étroits mais déjà plus distants, avec la linguistique, l’histoire, le droit, l’économie, la sociologie, la psychologie sociale, la psychanalyse, la psychologie, la philosophie, les sciences politiques…), au cours des trois derniers siècles pour la pensée occidentale (plus particulièrement à partir de la seconde moitié du dix-neuvième et tout au long du vingtième). En dépit, ou, peut être en raison, de leur équivocité tenace, comme tant d’autres (ainsi « l’institution » excommuniée par Georges Gurvitch [1950]) elles continueront d’y jouer un rôle éminent à la faveur des courants dits « culturalistes ». On les confondra parfois, jusqu’à les prendre pour synonymes, mais nous pensons devoir insister, d’emblée, sur leurs nuances respectives subsistantes, pouvant aboutir à des postures épistémologiques très fondamentalement opposées, voire hétérogènes [Jacques Ardoino et André de Peretti, 1998 ; cf. également, Léo Frobenius, 1936 et 1940]. Elles joueront, de surcroît, un rôle politique dans certaines conjonctures internationales.
Les sens communs
Dans la langue française [Nouveau dictionnaire étymologique, 1964 et Etymologies du français, 1996], le mot culture (1262) dérive du latin cultura, issu de colere (plus anciennement quolere) : tourner en rond, travailler régulièrement, assidûment, cultiver, soigner, habiter (les suffixes français « cole » ou « culteur », agricole, agriculteur, mais aussi bien pisciculteur ou puériculteur… en découleront). Le sens commun au travail agricole et au commerce, singulier et collectif, de l’esprit cultivé, voire à l’ascèse d’un culte, est celui d’une durée consentie, vécue, vivante, autrement dit d’une « patience », impliquant l’action de retravailler sans cesse : la terre, des matériaux, des données, avec efforts et assiduité, en vue de leur accroissement qualitatif, trop souvent dégradé en quantitatif. De leur côté aussi bien que « civiliser », « civilité » ou « incivilité »… civilisation (1784) désigne l’ensemble des traits caractérisant une société donnée, située dans le temps et dans l’espace, et provient de civis : citoyen. Comme pour la culture, l’intention et l’action de civilisation s’opposent à l’état supposé antérieur de nature [E. Morin, 1973 et S. Moscovici, 1972] mais, ici, plus précisément encore, à la sauvagerie, à la barbarie, au proto-développement. C’est, au fond, le pari idéologique d’un humanisme rationaliste, héritier de la philosophie des Lumières, qui entend fonder ainsi l’évolution et le progrès humains.

(suite de l’article dans la revue papier)

Bisexualité et pansexualité, même combat ?
par Silvius

Se nommer pour se situer
Il y a quelques années, quand j’ai découvert que je n’étais pas strictement hétérosexuel, mais capable d’être attiré non pas seulement par des femmes, mais aussi par des hommes, j’ai cherché à mettre un nom sur cette attirance.
C’est un besoin que beaucoup de gens ressentent dans une situation pareille, qu’ils soient des pré-adolescents ou des gens d’âge mûr mariés avec enfants et tout. C’est le trouble de Kinsey : on se rend compte qu’on n’est ni en haut ni au bas de l’échelle, mais quelque part entre les deux. Et, si vous me laissez filer la métaphore, je pourrai dire qu’à défaut de se sentir très à son aise sur un barreau d’échelle, on a envie de numéroter les barreaux et de donner un chiffre, voire un nom, au lieu où l’on se trouve. C’est un réconfort qu’on peut croire dérisoire, mais passer de « Au secours, je ne sais pas ce qui m’arrive, je ne suis pas homo et pourtant je suis attiré par un mec, je suis quoi ? » à « Il y a une échelle pour mesurer ça et je suis à 1 ou 2 et non à 0 comme je le pensais », c’est déjà une étape essentielle. On n’est plus hors des cartes, on n’est plus dans l’inconnu total : on tâtonne, on jette autour de soi des balises lumineuses, on prend des repères, on guette, on mesure, on observe, on remesure, avec l’envie, le besoin irrépressible de se situer.

Et, donc, de se nommer. On pourrait s’interroger sur ce besoin de se nommer. Je ne suis pas certain que ce besoin ait quoi que ce soit de spontané (encore moins de naturel) ; je pense que c’est une injonction sociale très contemporaine qui influence beaucoup la façon dont on se pense soi-même, mais envers laquelle il n’est pas impossible de prendre une certaine distance. D’ailleurs, je croise régulièrement des gens qui ne cherchent pas à donner un nom à leur vie sexuelle/sentimentale, qui ne paraissent pas ressentir le besoin de se trouver une étiquette, une catégorie, une désignation. Est-ce de la force, de l’indifférence, une façon de penser différente de la mienne, un hasard pur et simple ? Je n’en ai aucune idée, mais cela me réconforte qu’il y ait des gens comme ça.
Toujours est-il que, de mon côté, j’ai tout de suite eu besoin de mettre un nom sur ce que j’étais. Puisque manifestement je n’étais pas hétéro, mais pas homo non plus, il fallait que je sois autre chose. J’ai cherché sur Internet, j’ai fini par tomber sur le site Bisexualite.info et son forum, je me suis présenté, j’ai discuté, j’ai cherché sur deux ou trois autres sites… et j’ai fini par me dire que je devais être bi.

(suite de l’article dans la revue papier)

Coopération et compétition : fins ou moyens?
par Damien Gouëry – Décembre 2013

Questionner mes expériences concrètes :
Quelles limites à la coopération ?
Quelles incidences de l’entrée du néo-management dans l’éducation populaire ?
Que penser de l’approche par outils dans les pratiques d’animation et de formation ?

Dans certaines associations, nous avons perdu les mots d’éducation populaire. Ce n’est pas un aspect anodin dès l’instant où nous nous servons des mots pour nous définir et lorsque notre langage construit notre pensée. Comment nous pensons-nous? Quelle place nous sommes-nous donné? Dans cette question de place, entrent autant en jeu les termes que nous utilisons nous-même pour nous définir que les termes utilisés par d’autres personnes pour nous qualifier. La place est à la fois une question de « comment je me perçois dans ma pratique » que de « comment d’autres personnes me perçoivent ». Il y a donc ici une part des choses qui ne nous appartient pas et sur laquelle nous n’avons que peu de possibilité d’agir. Cependant, la façon dont nous-même nous définissons nous appartient bel et bien.
Alors que devenons-nous lorsque nous retirons le terme « d’éducation populaire » pour le remplacer par « management » ? Eh bien nous amenons les individus non plus à se ménager mais bien à les manager. Pour une seule lettre qui change, la différence est profonde, et le sens change beaucoup. Car le management, étymologiquement, veut bien dire « prendre en main », là où ménagement provient de « prendre du temps pour soi ». « L’émancipation » a la même racine que ses deux termes, et elle signifie « s’affranchir de l’autorité paternelle ». Par « paternelle », il faut entendre toutes les formes de dominations, patriarcales ou construites sur le même modèle. Aussi, dans notre action, choisissons-nous d’apporter de la méthode pour que les individus prennent elles/eux-même leur émancipation en main (les amenant à regarder et comprendre leur propre méthode), ou bien les manageons-nous, choisissant alors de leur donner la bonne direction sans jamais leur laisser la possibilité d’agir par elles/eux-mêmes? Donnons-nous la direction à prendre, ou laissons-nous les individus choisir par elles/eux-même?
L’éducation populaire cherche à amener collectivement les individus à s’émanciper et à s’autonomiser, et à agir par elles/eux-mêmes sur le monde qui les entoure. Pour cela, elle use de méthode pour que chaque personne puisse découvrir ce qui la domine, et percevoir, et comprendre comment est constitué le monde qui l’entoure ; et encore comment elle-même se découvre et se comprend dans ce monde. Comme le disait Paulo Freire, les individus ont à comprendre le monde pour pouvoir le transformer et non pas s’y adapter.

(suite de l’article dans la revue papier)

Danse contemporaine et éducation populaire : un exemple de rencontre
Thierry Lafont (juillet 2005 – juillet 2015)

Dans le Séminaire Itinérant Acteurs et Entrepreneurs Sociaux (resaucrefad.org), nous avons été conviés non comme danseurs mais comme intervenants pour parler du corps et de la danse. Il est rare que la parole du danseur trouve un lieu d’expression. Dans le cas présent, les responsables pédagogiques repéraient dans nos pratiques une exigence permanente, une interrogation constante du terrain, du lieu, des relations, des réalisations, etc… Il semble que nous soyons toujours en interrogation, nous creusons inlassablement, oui nous creusons, nous fouillons.
Fouiller, car pour pratiquer nos actes chorégraphiques nous sortons du champ de la danse, allons à la rencontre d’autres univers : littéraire, philosophique, artistique, scientifique etc. Tout ce qui peut nous mettre en regard, en questionnement, en élan, toujours en lecture de ce qui se joue à travers le langage chorégraphique et il y a toujours autre chose à percevoir, fouiller le terrain, comme une approche archéologique, pour lire les traces, traces souvent associées, pour nous, à la notion de geste.
La question serait de savoir s’il s’agit d’une déformation professionnelle ou d’une caractéristique de notre personne. Les deux hypothèses semblent à réunir car le danseur est aussi l’homme inscrit dans la vie de tous les jours et dans ce qui s’y passe. À la question posée il y a peu par une formatrice petite enfance : « Comment vis-tu de refaire plusieurs fois la même chose ? », je répondais ne jamais faire la même chose, c’est-à-dire ne reproduire jamais, car ce geste n’est pas celui d’hier ou de tout à l’heure. L’acte chorégraphique tel que je l’envisage est question d’écriture, donc les gestes sont sus, mais au moment de les rendre lisibles je ne les connais pas, ils me surprennent à chaque fois. Je redécouvre leur saveur, et il me faut refaire le chemin pour les accomplir ; je ne sais que comment les construire, mais leur vécu est à chaque fois à reconquérir. Etre toujours en état d’éveil, sans préméditation, est l’attitude constitutive de la danse contemporaine et c’est aussi pourquoi je suis danseur.

Après trois années de rencontre avec le Séminaire, une demande d’écrit m’a été faite. Je réponds à cette demande sous la forme d’un constat de ce que j’ai vécu.

Un constat c’est-à-dire :

  • Donner à lire :
    – des interrogations
    – des expériences
  • Donner à entendre :
    – des doutes
    – des jaillissements
    – des hésitations
  • Donner à percevoir :
    – des fragilités
    – des bouleversements
  • Donner à voir :
    – des failles
    – des corps en état de
    – des rencontres
  • Donner à toucher :
    – des mues
    – des tours, détours
    – des partages
  • Donner à critiquer.

C’est, je crois, aller dans la démarche de ce Séminaire qui de l’oral et des pratiques inscrit l’écriture dans le sens de mettre au clair les pensées, les interrogations, énoncer le chemin parcouru… Écrire après avoir usé de la parole implique une autre attitude corporelle, demande de renoncer à une sorte d’immédiat, c’est un autre temps, un autre espace.

(suite de l’article dans la revue papier)

Le nihilisme sportif ordinaire
par Fabien Ollier

Le sport, compris comme l’institution expansionniste visant à développer sur toute la planète son idéologie du super-corps cuirassé, ses pratiques compétitives à dominante corporelle et tous les spectacles du rendement maximal des corps qui s’affrontent les uns contre les autres diachroniquement et synchroniquement sous l’œil vigilant d’une technocratie bureaucratisée, est non seulement devenu au fil du temps un conglomérat de multinationales impérialistes et maffieuses défendant leurs propres intérêts au mépris des droits humains, mais il représente désormais le modèle industriel et spectacliste de la réification de l’humain dès lors que celui-ci est envisagé comme un corps subjectif, affectif et pathétique (selon la thèse centrale du philosophe et phénoménologue de la Vie, Michel Henry) et non comme le résultat ou le produit d’un bricolage complexe techno-scientiste visant à le confondre avec une biomachine à records, performances, exploits, combats, rivalités in extremis.

Dictatures sportives
Courtisés et parés de nombreuses vertus par les gouvernements et les partis politiques, au Sud comme au Nord, à droite ou à gauche, la FIFA et le CIO, principaux producteurs du sport-spectacle de compétition mondialisé, sont présentés par leurs propres organes de propagande comme des institutions « humanistes », garantes d’une philosophie de vie respectant les « principes éthiques fondamentaux universels » et la « dignité humaine ». Pascal Boniface, le géostratège médiatique qui avoue adorer régresser à l’âge de dix ans lors d’une Coupe du monde, estime même qu’il s’agirait d’ONG de la « mondialisation heureuse ». Il suffirait selon lui de quelques réformettes progressistes pour émanciper des malheureuses « dérives financières » et des modestes oublis du respect des droits humains qui les avilissent passagèrement, ce qu’il considère comme les plus grandes institutions de progrès humains au monde. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui doutent de plus en plus de la vérité de ce genre de discours acritique ou accessoirement soft-critique. Beaucoup le savent, tous les principaux événements sportifs internationaux des XXe et XXIe siècles se sont en effet tenus au sein même de régimes totalitaires, dictatoriaux, autocratiques ou militaro-policiers.

Et quand ils ont été organisés par des démocraties – ou plutôt des oligarchies libérales – ils ont systématiquement entraîné un recul des libertés démocratiques fondamentales. Le parangon de la collaboration objective et subjective des instances sportives internationales avec des États assassins est bien sûr l’olympiade de Berlin 1936 qui révéla au grand jour combien l’idéologie coubertinienne entrait en parfaite symbiose avec l’idéologie nazie (voir à ce sujet le livre de Jean-Marie Brohm : 1936. Les Jeux olympiques à Berlin, Bruxelles, André Versaille éditeur, 2008). Coubertin disait d’ailleurs de Hitler qu’il était un grand bâtisseur et que les Jeux de 36 « ont été très exactement ce que j’ai souhaité qu’ils fussent ». « A Berlin, ajoutait Coubertin présenté en symbole de paix et d’universalisme à gauche comme à droite, on a vibré pour une idée pour une idée que nous n’avons pas à juger [il parle là du nazisme], mais qui fut l’excitant passionnel que je recherche constamment […]»

« Comment voudriez-vous dans ces conditions que je répudie la célébration de la XIe olympiade ? Puisque aussi bien cette glorification du régime nazi a été le choc émotionnel qui a permis le développement immense connu » (L’Auto, 4 septembre 1936). Inutile de dire que déjà en 1936 les lois de Nuremberg étaient votées, les premiers camps de travail existaient, les Juifs étaient massivement persécutés et les guerres d’expansion à l’Est n’attendaient plus que la mythologie sportive des gladiateurs d’Hitler pour se réaliser avec le soutien fougueux des masses en plein délire nationaliste. Depuis, il y a eu tant d’autres occasions de prouver que CIO et FIFA aimaient les régimes forts, les régimes musclés, les régimes à gros bras et à cerveaux reptiliens avec idées courtes racistes, xénophobes, sexistes, guerrières, réactionnaires et archaïques. L’énumération exhaustive serait longue, mais chacun se souvient au moins

  • du Mondial de football organisé en Italie fasciste de 1934, où la victoire de l’équipe d’Italie renforça significativement le pouvoir charismatique de Mussolini ;
  • des JO de Mexico en 1968 tenus malgré le massacre par la police mexicaine aux ordres de Diaz Ordaz des manifestants place des Trois cultures ;
  • du Mondial de foot supervisé en 1978 en Argentine par les généraux-bouchers de la junte de Videla qui torturaient à deux pas des stades des milliers de militants gauchistes ;
  • des Jeux de Moscou en 1980 dans l’URSS des goulags et de la bureaucratie militariste de Brejnev ;
  • des Jeux de Séoul en 1988 dans un pays ravagé par quarante ans de dictature militaro-policière ;
  • des Jeux de Pékin en 2008 organisés par le Parti-État chinois adepte de toutes les formes les plus abjectes de mise au pas de sa population, d’esclavagisme des travailleurs, de répression des minorités ethniques et de torture des dissidents politiques ;
  • des Jeux de Sotchi en 2014 orchestrés de A à Z par le despote hégémonique et expansionniste Poutine et tenus jusqu’au bout malgré l’invasion de la Crimée par l’armée russe et le massacre des manifestants de la place du Maïden ;
  • des Jeux européens de 2015 tenus à Bakou, en Azerbaïdjan, sous l’égide du pétro-dictateur Ilahm Aliyev dont la fortune personnelle a permis de financer les dépenses de tous les Comités olympiques nationaux.

Sans parler de toutes les compétitions internationales de fédérations sportives affiliées au CIO qui se sont déroulées dans les principaux bastions de la barbarie contemporaine :

  • le Grand prix de Formule 1 au Barheïn en 2012 pendant que le régime islamique massacrait les manifestants du « printemps arabe » ;
  • les mondiaux de natation en Chine ;
  • les mondiaux d’athlétisme en Russie ;
  • les mondiaux de handball au Qatar où l’équipe française des Experts osait par sa présence complice légitimer l’opération de propagande d’une dictature religieuse soupçonnée de financer par divers moyens l’Etat islamique, tout cela une semaine après les attentats commis contre Charlie Hebdo, des policiers et des clients juifs de l’hyper Casher de St Mandé.

Tout le monde sait également que le Mondial de football 2018 sera organisé en Russie alors que Poutine est un soutien actif du tortionnaire Bachar-Al-Assad, l’un des principaux responsables, avec le Qatar, l’Arabie saoudite et l’administration US des Bush, de la montée en puissance de Daesh. Le Mondial 2022 est quant à lui prévu au Qatar, dans une pétromonarchie wahhabite qui applique la charia, esclavagise les travailleurs migrants, tyrannise les femmes « rebelles » et les homosexuels et offre ses chaînes TV et ses antennes radio aux propagandistes du djihadisme massacreur des fous d’Allah. Les Jeux d’hiver 2024 sont à nouveau prévus à Pékin, sans autre neige qu’artificielle d’ailleurs, alors que la Chine, depuis les Jeux de 2008 censés l’« ouvrir à la démocratie », sombre de plus en plus dans les pratiques de corruption maffieuse des élites, d’endoctrinement des populations, de répression violente des manifestants, d’intimidation et de menaces envers des journalistes internationaux et de musellement des voix discordantes.

(suite de l’article dans la revue papier)

Tenir ensemble redistribution et reconnaissance
par Stéphanie Pyren

Cette formulation laisse entendre que plusieurs versions peuvent être promues sous le même vocable, parfois en même temps et de façon contradictoire au sein d’une même collectivité ou d’un même lieu. Ce qui est sans doute déjà un premier résultat : cette formule banalisée, parfois incantatoire, rhétorique fonctionnant à la manière d’un mythe (Bernié-Boissard, 2010, p. 44), se décline de manière plurielle.
Sans doute que la version la plus visible aujourd’hui depuis les collectivités territoriales (avec des lieux de résistances lisibles par exemple dans les débats récents au sein de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture) est celle de l’attractivité des territoires et de leur rayonnement. C’est la promotion du développement économique, dans une logique de concurrence, que servirait le secteur culturel.
Au-delà du débat que nous pourrions avoir sur la question des valeurs, arbitraires (pourquoi ne pas plutôt promouvoir la solidarité des territoires ?), des travaux de politologues et d’économistes ont montré les ambivalences et les décalages entre les objectifs annoncés de manière souvent magique sur le modèle de « l’effet Bilbao » et leurs effets réels. Cette logique n’est pas sans produire de la requalification, mais ses effets leviers sont de fait souvent aléatoires et ponctuels. Elle produit également de l’exclusion et une gentrification peu amène (Garnier, 2008), et sert aussi parfois d’abord la constitution d’une nouvelle catégorie de professionnels, celle de consultants qui construisent les discours de justification soutenant de telles politiques (Matz, 2012).
Une autre version peut se lire dans ce qui participe au mouvement largement transversal aux politiques publiques en général « d’injonction à la participation des habitants » (voir les travaux de politologues comme Loïc Blondiaux ou ceux de Marion Carrel). On peut se demander si cette version n’est pas finalement étroitement liée à la conception ancienne de démocratisation culturelle, qui aurait seulement changé ses modalités d’action : les spectateurs deviennent certes « spect’acteurs », mais c’est toujours à la production artistique produite par d’autres qu’il convient de (les faire) participer. Et la confusion entre éthique et esthétique reste toujours aussi problématique, car si les manières de faire et le langage changent, c’est finalement avec le même credo : celui qui laisse croire que l’art serait, en soi, vecteur de plus de citoyenneté.
Mais où et comment sont dépliés les objectifs de ce à quoi on appelle à participer ? Accompagner en douceur la rénovation urbaine sans entrer dans des rapports de force ? Célébrer la ville festive et créative sans interroger les mécanismes structurels à la source des inégalités contemporaines ?
Cette tension m’est apparue dans mes travaux de recherche portant sur les actions sociales mobilisant les pratiques artistiques et culturelles. Celles-ci sont souvent soutenues par une survalorisation des effets symboliques de la pratique artistique, occultant la question des supports objectifs, économiques, sociaux, nécessaires pour penser la question du pouvoir ; ce qui n’est pas sans produire des effets pervers.
La rencontre avec des pratiques artistiques permet sans doute du point de vue des trajectoires individuelles de produire des pas de côté, des décalages, des « déplacements » (Petit, 2004), des « essayages de rôles » (Lahire, 1998), qui permettent de faire travailler les identités, par les retours sur le passé et les projections dans l’avenir qu’ils occasionnent, avec des effets sensibles sur les parcours de vie des personnes. Mais en accordant un poids excessif à ces supports symboliques, on risque peut-être de contribuer malgré la générosité des intentions à un mouvement plus général qui consiste à faire porter à l’individu seul la responsabilité de son sort. « Je suis l’auteur d’un livre, je deviendrais l’auteur de ma vie » ? Trop souvent, le passage n’est pas explicité, et on laisse ainsi entendre que les moyens symboliques seraient suffisants, occultant la cruciale nécessité des supports objectifs (Castel, Haroche, 2001). Participant ainsi du mythe de l’individu autonome, ces projets peuvent produire les mêmes effets pervers que ceux qui sont rendus visibles par d’autres chercheurs ailleurs à propos des transformations de l’Etat Providence en Etat social actif en termes de moralisation et de sur-responsabilisation, de psychologisation du social, et par là d’euphémisation du politique. S’appuyer sur les ressources internes en laissant penser qu’elles seraient suffisantes (« mettre (généreusement) la personne au centre » plutôt que la question du vivre ensemble), sans travailler plus globalement la question des inégalités des ressources économiques et sociales. Les individus sont invités à se réformer eux-mêmes, détournant par la même occasion le regard des mécanismes structurels qui conditionnent leurs parcours.

(suite de l’article dans la revue papier)

Récits de corps
par Anthony – Camel – Clotilde – Frédérique – Marion – Karine – Xavier

Corps ?
Ah oui… c’est vrai… : j’ai un corps !
Il est d’ailleurs assez pratique et sympathique ce corps. Un corps-transport qui supporte ma tête et gravit des montagnes, un corps-technique qui bidouille et bricole, un corps-câlin qui donne et prend plaisir. Un corps exploitable, qui ne se plaint pas beaucoup, qui se fait vite oublier. Pratique et sympathique, ce corps. S’en contenter et ne pas trop y penser. Ma tête ne saurait que faire de sa maladresse, de son asphyxie, de sa séduction : le malaise pourrait poindre.
Et pourtant le voici à prendre ses aises, ce corps ! Mais qu’est-ce qui lui prend ?! Pour qui se prend-t-il ?! Le voilà qui s’autonomise et prend l’ascendant. La tête reléguée en simple chambre d’enregistrement d’informations et sensations inédites, et qui se laisse émerveiller par la magie des découvertes.
C’est à n’y rien comprendre : le tout qui s’éclate en couches et en matières, les organes qui se déplacent, le micro qui devient vaste, le dur qui devient souple, le plaisir sans séduction, le poids sans l’écrasement, les peaux qui s’ajustent et adhèrent.
Alors, le corps lutte avec la tête : « Tu vois, moi aussi j’ai une multitude de facettes, moi aussi je sais jouer les guides, moi aussi j’échange avec les autres. Laisse-moi exister ! ».
Je peux marcher avec mon bassin.
Je peux marcher avec mes épaules, mon buste et mes bras.
Je peux marcher avec mon visage, mon nez, mon sourire.
Je peux tourner ma main avec mon épaule.
Je peux exprimer mes pensées avec mon corps, penser avec mon corps
Je peux voir les organes d’un.e autre avec mes mains, sentir l’élasticité de ses os.
Je peux bouger mon corps avec mes pensées.
Je peux regarder derrière moi grâce à mon bassin, mon épaule et mon omoplate.
Je peux étendre un os, isoler un coude, entrer dans le plancher à en devenir plat. Et pourtant je suis tordu, je suis bombé, truffé de cavités inconnues mais évidentes au toucher (j’avais déjà pas mal d’orifices, voilà maintenant que la surface que je croyais lisse est parsemée de dépressions et de failles). Je ne suis pas ce que je crois être. Ça ouvre pas mal de possibilités.
Je peux sentir bouger le cerveau d’un autre (mieux que je ne sens le mien !), je peux sentir des organes mous sous des os durs. Je suis liquidien, mes fascias pourraient tenir debout et représenter mon corps comme une structure creuse, mes organes ne sont pas situés où ton imaginaire les avait placés.
Je transpire quand j’appréhende de faire mal à l’autre ou de le gêner. C’est fatiguant cet effort…

(suite de l’article dans la revue papier)

L’autoethnographie, une méthode de recherche inclusive (extraits)
Par Gabrielle Dubé

INTRODUCTION
Quand je repense aux premières années de ma recherche de doctorat, je reste avec l’impression d’avoir erré dans les limbes des méthodes de recherche. Même si j’ai beaucoup appris, aucune des méthodes ou des approches méthodologiques étudiées n’offrait un niveau de résonance assez puissant avec mon besoin de réfléchir sur ma vie en éducation, de l’écrire et de l’analyser sous l’éclairage sociohistorique sous lequel elle s’est déroulée.
Parallèlement, la découverte de l’intérêt grandissant pour l’autoethnographie en recherche en éducation m’aide à transgresser l’interdit du silence et à trouver le courage de raconter mon histoire. La lecture des écrits des chercheurs ayant osé le risque de la recherche et de l’écriture autoethnographiques contribue à me permettre de dépasser ma peur : peur que mon histoire ne vaille rien aux yeux des autres et à mes propres yeux, peur du jugement de mes pairs, peur du jugement de mes enfants et de ma famille. Cette peur qui m’a longtemps fait résister à l’éventualité de faire de ma propre histoire l’objet de ma recherche.

1. LA MÉTHODE AUTOETHNOGRAPHIQUE
L’autoethnographie est un genre flou… une réponse à l’appel…
c’est installer une scène, raconter une histoire,
tisser des connexions complexes entre la vie et l’art…
refusant la catégorisation…
croyant que les mots comptent,
et écrire pour le moment où le but de créer des textes autoethnographiques
 est de changer le monde. (S. H. Jones, 2005)

L’autoethnographie peut être définie comme une narration de soi qui tient compte de la relation avec les autres dans des contextes culturels et sociaux. Elle est à la fois une méthode et un texte écrit provenant de diverses pratiques interdisciplinaires (Reed- Danahay, 1997). Postmoderniste, l’autoethnographie constitue une réaction radicale aux méthodes positivistes. La méthode résiste à la théorisation à tout prix et à l’apparence de la recherche objective qui déconceptualise les sujets et la recherche d’une vérité singulière (Denzin, 1994 ; Ellis et Bochner, 2000 ; Reed-Danahay, 1997).
Reed-Danahay (1997), définit le terme autoethnographie à partir de son étymologie : research process (graphy), culture (ethnos) and self (auto) (p.2). Les autoethnographes, comme le précise l’auteure citée par Ellis et Bochner (2000), ont tendance à mettre l’accent sur l’une ou l’autre des trois dimensions : soit sur la dimension auto (le soi), soit sur l’ethno (la culture) ou soit sur la dimension graphe (l’application du processus de recherche). Selon la dimension priorisée, la production des écrits différera sensiblement de structure, d’intention et d’intensité. Pour ma part, je tente d’établir un équilibre entre les dimensions auto et ethno. L’écriture devenant alors gardienne de cet équilibre.
En autoethnographie, la personne du chercheur est reconnue comme un élément marquant du processus de recherche, processus qui considère les dimensions culturelles et sociohistoriques comme des composantes essentielles d’une vie. Comme l’affirme Denzin (1997), l’autoethnographie permet l’étude du monde social à partir de la perspective de l’individu en interaction. La dialectique soi/culture est réinterprétée. En recherche autoethnographique, le chercheur constitue le centre épistémologique et ontologique autour duquel tourne la recherche (Spry, 2001, p. 711) et la relation avec le lecteur devient primordiale.
Pour des auteurs comme Ellis et Bochner (2000), la critique réflexive sur son propre positionnement comme chercheur inspire le lecteur et l’incite à réfléchir de façon critique sur sa propre expérience de vie, sur la construction de soi et sur ses interactions avec les autres dans des contextes sociohistoriques. Pour Spry (2001), le langage autoethnographique est un langage relationnel, le style d’écriture cherche à créer un dialogue entre le chercheur et le lecteur. Ce dialogue se produit par le biais d’une comparaison des différences et des similitudes entre l’expérience du lecteur, ses pensées et ses émotions avec celles de l’auteur. En fait, le lecteur d’écrits autoethnographiques doit être non seulement touché émotionnellement et de façon critique, mais également transformé.
Les chercheurs ayant utilisé l’autoethnographie comme méthode de recherche s’entendent et témoignent du pouvoir transformateur du processus et de l’écriture autoethnographiques, autant pour le chercheur que pour le lecteur (de Souza Vasconcelos, 2011 ; Pong, 2011). Spry (2001) va plus loin en affirmant que la transformation constitue le but premier du récit autoethnographique.

Une bonne autoethnographie
Qu’est-ce qu’une bonne autoethnographie ? Selon Denzin (1997), dans un premier temps l’écriture doit être bien conçue et capable d’être respectée par les critiques littéraires aussi bien que par les scientifiques du domaine social (Denzin, 1997, p. 200). Deuxièmement, une bonne autoethnographie doit être émotionnellement invitante tout en présentant une auto-réflexion critique des interactions sociopolitiques de l’auteur (Ellis, 1998). Pour être crédibles et pour offrir une bonne histoire, le chercheur tout comme le texte doivent être des « I-witnesses » convaincants.

(suite de l’article dans la revue papier)

Arnaque transhumaniste, arnaque productiviste
par Sarah Dubernet

Depuis le début des années 2000, de très nombreux rapports publics et médias de masse  évoquent le vaste thème des nanotechnologies, relayant globalement le même type de discours cousus main par les techniciens de la com. En 2009, le gouvernement lance deux débats publics simultanément : l’un sur les nanotechnologies, quasi inexistant dans les médias et l’autre, à l’inverse omniprésent, sur l’identité nationale. Dans la mesure où tout était déjà mis en place tant d’un point de vue budgétaire qu’organisationnel pour le développement des nanotechnologies, ledit débat fût vivement critiqué par les quelques collectifs qui se penchaient sur le sujet, interrogeant son intérêt en aval des décisions politiques. Il s’agissait probablement de mesurer l’acceptabilité sociale de ces décisions car on constate depuis 2010 quelques réajustements dans les discours de com, portant principalement sur les termes techniques employés d’une part et sur la question du Transhumanisme d’autre part. Avant le débat public, ce sujet  était assez discret et rapidement présenté comme « une fiction » dans les débats universitaires. Aujourd’hui, les articles et émissions de radio comme de télévision sur le sujet se multiplient, promouvant de façon claire et décomplexée cette orientation sociale et ne posant bien entendu que trop rarement les questions qui fâchent. A l’heure où les mêmes médias identifient le rom, l’arabe ou le schizophrène du coin comme les plus grands dangers de nos sociétés, essayons de comprendre ensemble de quoi le Transhumanisme est-il réellement le nom et tâchons de ne pas nous tromper de problème…
Dans les rapports comme dans les médias de masse, l’histoire du Transhumanisme est présentée comme étant liée à l’histoire des nanotechnologies : on dit qu’au début des années 1980, IBM a mis au point un microscope à effet tunnel permettant non plus seulement de voir les atomes, ce qui se faisait déjà, mais désormais de les manipuler, ouvrant ainsi la possibilité de les agencer pour créer la matière, vivante ou inerte. On dit qu’alors, quelques scientifiques, ingénieurs, artistes et philosophes se sont réunis pour discuter des possibilités d’agir en profondeur sur l’être humain afin de le modifier. En 1986, un ingénieur du nom d’Eric Drexler vulgarise le terme nanotechnologies auprès du grand public avec un livre intitulé « Nanotechnologies, engins de création » qui concourt à fixer l’imaginaire des possibilités offertes par ces nouveaux outils. On ne dit rien de ce qui se passe entre le début des années 1980 et les premières déclarations gouvernementales officielles d’orientation budgétaire massive vers les nanotechnologies en 1999 pour le Japon, en 2000 pour les États-Unis et en 2003 pour la France. En 2002, le gouvernement américain commande à la National Science Foundation un rapport intitulé « Faire converger les technologies pour améliorer les performances humaines  », rapport qui marque le caractère désormais officiel de l’idéologie transhumaniste comme orientation sociale souhaitée politiquement. En France, la com est moins clairement assumée, mais il n’en reste pas moins que les discours transhumanistes se retrouvent très exactement dans les orientations idéologiques, budgétaires et organisationnelles tant des politiques de recherche et développement que des politiques sociales et culturelles, françaises et européennes, dès le début des années 2000.

Quels sont ces discours ? En surface, nos médias aiment à présenter le Transhumanisme comme un courant de pensée prônant l’amélioration de la condition humaine, avec un accent clairement mis sur les capacités des nouvelles technologies à venir au secours du traitement des maladies, de l’abolition de la vieillesse voire de la mort. Quelques figures représentent ces discours, notamment l’association francophone transhumaniste (nommée Technoprog), souvent représentée par son vice-président Didier Coeurnelle ou encore Laurent Alexandre, médecin-businessman que l’on entend beaucoup ces dernières années dans des émissions ou des articles de presse, sans que jamais ceux-ci ne mentionnent ses propres conflits d’intérêts.

(suite de l’article dans la revue papier)

Décroissance carcérale : ces pays qui ferment des prisons
Par  Laure Anelli et Marie Crétenot
de l’Observatoire international des prisons – section française

Alors que la France projette la construction de trente-trois nouvelles prisons pour tenter d’endiguer la surpopulation, de nombreux pays en ferment. Les prisons françaises n’ont jamais été aussi pleines. Cet été, 69 375 détenus s’entassaient dans 51 000 cellules, avec des lits surajoutés dans des espaces déjà confinés, et même de simples matelas posés là où l’on peut. 1 648 personnes dormaient ainsi à même le sol en juillet 2016, triste record. Le nombre de prisonniers a quasiment augmenté de moitié en quinze ans. Une évolution qui n’est en rien liée à celle de la délinquance, contrairement à ce que l’on entend trop souvent. « Ce n’est pas la criminalité mais la politique pénale qui détermine le taux de détention », insiste Sonja Snacken, criminologue et ancienne présidente du Conseil de coopération pénologique du Conseil de l’Europe. Dans le cas français, la politique pénale n’a eu de cesse de privilégier la réponse carcérale. Depuis le début des années 2000, une avalanche de lois, souvent votées sous le coup de l’émotion, a entraîné un alourdissement des sanctions et la pénalisation d’un nombre toujours plus important de comportements, tels l’occupation d’un hall d’immeuble, le défaut d’assurance ou même plus récemment le fait de signaler la présence d’un contrôleur dans les transports. Sans compter le recours massif à la détention provisoire et à des procédures de jugement rapide, qui a abouti à un taux plus important de condamnations à la prison ferme (environ 70 %). Les peines sont aussi de plus en plus longues : la durée moyenne de détention est ainsi passée de 8,6 à 11,5 mois entre 2006 et 2013.

Construire des prisons : la fausse bonne idée
Pas plus en France qu’ailleurs, la construction continue de places de prison n’a permis d’endiguer la surpopulation carcérale. Car, avec une telle approche, on n’agit pas sur « les mécanismes qui en sont à l’origine » rappelle Sonja Snacken. On traite les symptômes, pas les causes. Or, « si aucune action n’est entreprise dans le même temps sur la politique pénale et les facteurs de hausse de la population carcérale », les nouvelles prisons « se retrouvent tôt ou tard elles-mêmes en situation de surpopulation »1. Aussi, l’annonce récente du Gouvernement de lancer la construction de 20 000 nouvelles places de prison désespère les spécialistes français comme européens. Car « construire plus n’a jamais résolu le problème » assène Frieder Dünkel, professeur de criminologie et de droit pénal à l’Université de Greifswald en Allemagne.
« Des méthodes efficaces pour réguler de façon pérenne une population carcérale sont connues et reconnues. De même qu’il y a consensus sur les pires façons de le faire. La solution envisagée par le gouvernement français est l’une d’entre elles », appuie Norman Bishop, fondateur du département de recherche et développement de l’administration pénitentiaire suédoise et également expert auprès du Conseil de l’Europe. Et de poursuivre : « plutôt que de se demander comment faire pour absorber l’augmentation de la population détenue, le gouvernement français devrait réfléchir aux moyens de réduire la demande en places de prison ». Car construire toujours plus n’a jamais permis non plus de mieux protéger la société. Au contraire.

La prison produit ce qu’elle entend combattre : elle aggrave l’ensemble des facteurs de délinquance en précarisant des populations d’ores et déjà « fragilisées d’un point de vue socio-économique et psychologique », souligne Sonja Snacken. Elle leur impose une « perte de liberté, d’autonomie, de sécurité personnelle, mais aussi perte de travail, perte de liens familiaux et sociaux, pertes financières, dommages psychologiques ». Autant de facteurs qui « rendent la réintégration après libération plus difficile et augmentent au lieu de réduire la récidive» développe la chercheuse. La prison favorise aussi les fréquentations criminogènes et n’offre, particulièrement en France, qu’une prise en charge lacunaire – voire inexistante – face aux nombreuses problématiques rencontrées par les personnes incarcérées. Si bien que près des deux-tiers sont recondamnés dans les cinq ans, tandis que le taux tombe de seize points en cas de peine alternative. Quel que soit le pays d’ailleurs, l’incarcération produit plus de récidive que les sanctions en milieu ouvert. Aussi pour le Conseil de l’Europe, la ligne à suivre est claire : « l’accent doit être mis sur les mesures alternatives à la détention et un moindre recours à l’emprisonnement ». Il l’a formellement rappelé cet été à tous les Etats membres dans son Livre blanc sur le surpeuplement carcéral.

Vague de décroissance en Europe
Si la France reste sourde et aveugle à ces recommandations et accepte un taux de détention croissant, comme la Belgique et le Royaume-Uni, d’autres ont vu leur population détenue décroître. « Beaucoup de pays européens en ont fait l’expérience ces dernières années », observe le criminologue allemand Frieder Dünkel. C’est notamment le cas pour les pays scandinaves, mais aussi pour l’Allemagne et les Pays-Bas, pourtant connus pour leur approche répressive. D’autres pays de l’Ouest de l’Europe, comme l’Irlande, l’Ecosse, l’Italie ou l’Espagne, après une phase d’augmentation importante jusqu’en 2010 – avec un taux avoisinant les 170 détenus pour 100 000 habitants, pour ne citer que le cas espagnol – sont parvenus à inverser la tendance ces cinq dernières années et à réduire le nombre de leurs prisonniers.

(suite de l’article dans la revue papier)

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